Marie-Jeanne VERNY parle du livre qui fait aujourd'hui référence "Les troubadours dans le texte occitan du XXème siècle" au micro de Radio Occitania

 

Si vous vous réclamez de l'Occitanie et si vous voulez que l'on devine à quelle civilisation , c'est-à-dire à quelle culture vous appartenez, partout dans le monde, il suffit de préciser que c'est le pays des troubadours. Car les troubadours sont connus dans le monde entier. Il n'y a qu'en France qu'on les réduit à une représentation ludique de jongleurs et de musiciens qui amusaient la galerie de châteaux en châteaux. 

En effet, cette poésie occitane de haut-vol, est née voici plus de mille ans. Guillaume IX d'Aquitaine (1071 - 1127) est avant tout le premier poète en "langue vulgaire" de l'Europe moderne, comme le soulignait René Nelli. La civilisation occitane n'a été indépendante et souveraine, rappelle encore Nelli, que pendant trois siècles. Ensuite, de 1250 à 1971, sa littérature a survécu dans des conditions historiques défavorables. Mais aujourd'hui, comme n'a cessé de le marteler Félix Castan, la littérature occitane et en particulier sa poésie, est une des plus puissantes d'Europe. Mais son public est restreint. Loin du patoisant folklorique, depuis Mistral, des poètes contemporains perpétuent la langue d'Oc et le génie occitan qu'avaient su faire rayonner les troubadours et notre poète mondin (toulousain) Godolin.
Cependant, quelle place occupent les troubadours dans l'oeuvre de ces poètes modernes ? Beaucoup s'en réclament. Et pas seulement les occitans du reste, bien des poètes français aussi. C'est le cas, par exemple de Serge Pey qui déclarait récemment au micro de Radio Occitania (entretien repris par la revue de Jean-Pierre Lesieur "Comme en poèsie" n° 65, page 64) : "Ce que je fais n'est pas une rupture avec la tradition occitane des troubadours".
Certains s'interrogent, entre dérision et admiration, peu nombreux sont ceux qui la rejettent.
 
Un livre, qui rassemble une série d'études d'auteurs sur ce sujet, est aujourd'hui disponible : "Les troubadours dans le texte occitan du XXème siècle". C'est Marie-Jeanne VERNY qui a rassemblé et dirigé ces études argumentées où nous retrouvons avec plaisir notre ami Franck Bardou qui connaît parfaitement l'oeuvre de Nelli. 
Ce livre est un atout précieux pour appréhender la poésie occitane contemporaine et à travers elle, les troubadours bien sûr.
 
Notre société qui célèbre aujourd'hui la femme comme il se doit, rend hommage, sans trop y penser à l'amour courtois, celui des troubadours, dont la définition est , selon Dominique Grisoni : "un homme en servitude volontaire".
 
Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur :
 
 

http://les-poetes.fr/son/2016/160218.wma

 
Le compte-rendu de l'émission :
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Christian Saint-Paul remercie  son invitée Marie-Jeanne VERNY d’avoir accepté de parler aux auditeurs de Radio Occitania de l’excellente étude qui a été publiée sous sa direction aux éditions Classiques Garnier (Etudes et textes occitans, 1), 423 pages, 84 € :

« Les Troubadours dans le texte occitan du XXe siècle ».

Marie-Jeanne VERNY, très impliquée dans la défense des langues régionales et de la culture occitane en particulier, est agrégée de lettres modernes, professeur langue et littérature occitane à l’université Paul Valéry de Montpellier III et membre de l’équipe d’accueil Langues, littératures, arts et cultures des suds.

Ses domaines de recherches sont :

– Littérature contemporaine, recherches effectuées notamment sur les écrivains occitans du XXe siècle : Roland Pécout, Robert Allan, Max Rouquette…

– Sociolinguistique : l’occitan à l’école – la langue et la culture occitane dans les manifestations artistiques contemporaines

– Pédagogie et didactique de l’occitan : travail en collaboration avec le CDRP de Montpellier depuis 1985

Affectée en 1995 comme PRAG à l’Université Paul-Valéry, a soutenu en 2002 une thèse d’études occitanes, et une habilitation à diriger les recherches en 2007, l’année suivant son affectation comme maître de conférences.

 

Le livre « Les Troubadours dans le texte occitan du XXe siècle » s’inscrit dans le programme de recherches consacré à la réception des troubadours du XIIIème siècle à nos jours, associant les universités d’Aix-Marseille, Bordeaux Montaigne, de Gérone, Paul Valéry - Montpellier III, de Pau et des Pays de l’Adour et Toulouse - Jean Jaurès, coordonné par Jean-François Courouau et Daniel Lacroix de l’université Jean Jaurès de Toulouse. Le tout placé sous le patronage de l’Association internationale d’études occitanes (AIEO).

Ce livre est issu essentiellement du colloque international organisé les 1er et 2 avril 2010 à Montpellier par la composante RedOc (recherches en domaine occitan de l’équipe de recherches LLACS - Langues, littératures, Arts et cultures du Sud) à la Médiathèque d’agglomération Emile Zola.

 

Dans la renaissance de la littérature occitane au XXème siècle, les troubadours sont souvent invoqués par les plus grands écrivains (René Nelli, Max Rouquette, Robert Lafont, Jean Boudou et bien d’autres), comme images d’un âge d’or où la langue et la littérature d’oc fournissaient des modèles à l’Europe. Cet ouvrage s’intéresse à la place de ces grands anciens dans l’imaginaire des créateurs (la chanson est également étudiée en fin de livre). Entre modèles idéalisés, figures recomposées sur un mode romanesque, imitation des formes et motifs, et aussi distance critique ou refus d’assumer un tel héritage, on trouvera ici une première ébauche synthétique de la réception contemporaine des troubadours.

 Cet ouvrage analyse la réception des troubadours dans la littérature occitane contemporaine, entre fascination pour un âge d’or où cette littérature – ainsi que la langue qui la portait – se constitua en modèle européen, imitation des formes et des motifs et distance critique.

 

Il s’agit d’un ensemble d’un colloque, souligne bien Marie-Jeanne Verny qui explique les résultats de cette étude au cours de l’entretien avec Christian Saint-Paul :
 

 « Comment les troubadours ont persisté dans la mémoire et la création après leur âge d’or qui était celui du 11ème et 12ème siècle. Que disait-on les siècles suivants ? Pour ma part, je me suis intéressée au XXème siècle et dans la lecture des poètes contemporains, je n’ai cessé de rencontrer les troubadours. Vingt auteurs ont apporté leur concours à l’entreprise, dont une italienne. Le colloque s’est tenu à Montpellier avec Pierre Bec. Puis le travail d’édition a suivi.  Les troubadours sont connus dans le monde entier. Paradoxalement, c’est en France qu’ils sont le moins connus, réduits souvent à une image simpliste. Mais aujourd’hui, les romanciers écrivent sur la vie des troubadours. Michel COSEM, sur Peire Vidal, Francis PORNON sur Ramon de Miraval. »

  Il y a un rapprochement Catalogne-Occitanie. Marie-Jeanne Verny, auvergnate, est profondément occitane, et elle ne voudrait pas que soit exclue l’Auvergne de l’Occitanie, si le nom de notre future région se réduisait à « Occitanie ». Il faudrait ajouter, par exemple : centrale.

« Max Rouquette, poursuit Marie-Jeanne Verny, après la Retirade, avait organisé à Montpellier une sorte de comité d’accueil des catalans intellectuels exilés et accueillait les Jeux Floraux de Catalogne. « Entre Barcelone, Toulouse et Montpellier, il n’ y avait pas de Pyrénées ».Quelle est la descendance des troubadours sur les poètes contemporains ? René Nelli a écrit « l’Erotique des Troubadours ». Comme lui, certains poètes ont écrit comme critique des troubadours et s’en sont inspirés. Max Rouquette connaissait les troubadours. Mais il y a souvent une confusion entre la civilisation occitane de la noblesse au Moyen-âge et le peuple en général. Les femmes du peuple subissaient le droit de cuissage des nobles comme dans le Nord. L’image de la femme était idéalisée dans l’aristocratie et c’est cette image là que l’on retient. Max Rouquette avait lu les « Vies » des troubadours des éditions savantes. C’est sa « Chronique légendaire des Troubadours », il crée une espèce de roman sur le roman. A partir de la connaissance précise qu’il a des textes et des vies des troubadours,  comme il est avant tout écrivain, il va « broder » et en faire un sujet romanesque. Par exemple, il imagine que Bertran de Born et Bernard de Ventadour se rencontrent et qu’ils sont devenus moines pénitents qui n’ont donc plus le droit de se parler et qui, en compensation, se récitent des textes. C’est une très belle nouvelle, mais romancée par un littérateur du XXème siècle. C’est de la littérature, mais très juste. Le lecteur cultivé reconnaîtra le passage des citations des troubadours, l’autre les découvrira pour son plus grand bien. Il lira une belle histoire. Max Rouquette a écrit une dizaine de textes informatifs sur les troubadours.

 La langue d’Oc doit se trouver des raisons d’adopter cette « langue méprisée », expression utilisée au 16ème siècle par Pey de Garros et par Mistral dans « Mireille » en 1859. La langue méprisée, celle du peuple, a eu de grands modèles. L’écrivain occitan va toujours glisser une phrase dans laquelle il se croit obligé de se justifier sur l’emploi de sa langue. Pour Max Rouquette, il y avait deux justifications :

1) Mistral, son père récitait des strophes de « Mireille » qui, à 12 ans, l’ont ébloui au point de le décider à écrire dans cette langue.

2) les troubadours.

Max Rouquette aurait aimé recevoir le prix Nobel de Littérature, comme Mistral, pour que son œuvre et sa langue soient reconnues. Si Robert Lafont ou Max Rouquette avaient écrit en français, ils auraient été nobélisables sans problème. Max Rouquette est né en 1908 et l’importance de Mistral était considérable. Toutes les Ecoles Normales d’Instituteurs étaient dotées des livres des Prix Nobel et donc, il y avait Mistral. L’œuvre de Mistral circulait. Sa graphie est la première graphie unifiée. Elle est plus calquée sur la graphie française que l’occitan unifié que nous employons aujourd’hui. Eric Fraj a écrit « Quel occitan pour demain ? » où il pose ce problème. Il faut pratiquer l’oralité de la langue, il faut que cette langue circule, dans les médias, dans le métro comme à Toulouse et cette langue vivra. Après, entre une uniformité sclérosée et le bazar complet, on a trouvé un moyen terme.

Mais qu’est-ce que le trobar : c’est celui qui invite, celui qui trouve, cela vient de l’accusatif « trobadorem », le français « trouvère » venant du nominatif. Le troubadour  créait le texte et la musique. Max Rouquette avait une très haute idée de la langue. Il avait une exigence de dignité pour la langue et pour la culture qu’elle porte. Il écrivait des pastiches d’écrivains et savait dans cet art, être d’une cruauté exceptionnelle. Pour les troubadours, le mot et le son sont indissociables. Max Rouquette disait qu’on avait trop négligé que les troubadours étaient créateurs de musique. Les mélodies se sont en partie perdues. Ils étaient interprètes en même temps qu’écrivains. Jean Boudou fait intervenir les troubadours dans «Le livre des Grands Jours » et ses poèmes « Alba ». A l’aube, les amants illégitimes doivent se séparer, parce que le mari jaloux arrive. Or, Jean Boudou a écrit plusieurs « Alba ». Cela m’avait beaucoup marqué. Ce fut un peu le déclencheur de cette recherche. Les poètes du XXème siècle ont été inspirés des troubadours. Quelle place avait les troubadours dans les œuvres de :

Prosper Estieu 1860 - 1935

Paul-Louis Grenier 1879 - 1954

Denis Saurat 1890 - 1958

Sully-André Peyre 1890 - 1961

Clardeluno (Jeanne Barthès) 1898 - 1972

Jean Mouzat 1905 - 1986

René Nelli 1906 - 1982

Max Rouquette 1908 - 2005

Léon Cordes 1913 - 1987

Jean Boudou 1920 - 1975

Pierre Bec 1921 - 2014

Robert Lafont 1923 - 2009

Serge Bec 1933

Michel Minuissi 1956 - 1992

 

Ce qu’il y a de remarquable chez tous ces écrivains, c’est la diversité de l’intérêt pour les troubadours. Certains s’intéressent à la forme, la sextine, qui inspire Robert Lafont ou Pierre Bec. C’est un exercice de virtuosité. Pour Serge Bec, c’est la femme, l’idéal de la femme. Il n’a aimé qu’une femme de toute sa vie, Anne. C’est elle qu’il célèbre. Pour Max Rouquette, c’est une rêverie sur les paysages, sur les lieux où sont passés les troubadours et qui lui apparaissent comme encore habités par eux. Chaque écrivain est allé prendre chez les troubadours des choses différentes. Pour Jean Boudou, c’est la dérision. Il est vis-à-vis des troubadours entre distance et admiration. Il y a une variété totale d’inspiration. Pour Léon Cordes, il part de Minerve qui a tant souffert de la Croisade des Albigeois, et il reconstruit le passé dans « Minerve 1210 », il décrit ce qu’a été le siège de Minerve dans une pièce de théâtre qui a été jouée et mise en scène par son fils, Michel Cordes. Il y a eu 10.000 spectateurs qui se sont succédés à Minerve sur le lieu même où le drame s’était produit. Dans cette pièce, l’auteur mêle des textes des troubadours et des chants populaires. On voit bien que les poètes contemporains occitans s’inspirent, comme les poètes espagnols avec le romancero gitano de Lorca, des chants populaires, des légendes, des contes et de l’inspiration savante des troubadours. Sully- André Peyre fait partie des rares poètes occitans qui ne voulaient pas s’inspirer des troubadours. Dans « La grenade entr’ouverte » d’ Aubanel, chaque poème est ouvert par un texte des troubadours. Ceux du félibrige qui se référaient à Mistral, rendaient hommage aux troubadours, mais Sully-André Peyre, non ! Il a toujours été singulier, même pas proche du félibrige.  Il écrit par exemple :

« pour une culture provençale, les troubadours, pauvres et mornes, ne comptent guère ; il y a eu, de la Croisade contre les Albigeois (qui ne fit que donner le coup de grâce à une littérature moribonde), au miracle de Mirèio, six siècles d’éclipse.

...Mistral est le vrai commencement de la langue provençale. [ ...] Mais il aurait ensuite fallu que, par « droit de chef-d’œuvre », la langue de Mistral s’imposât à tous ceux qui, « de la Loire à la mer, des Alpes aux Pyrénées », choisissaient de ne pas écrire en français, et qui auraient alors disposé d’un moyen d’expression, et d’un public, couvrant à peu près la moitié de la France, révolution littéraire et culturelle qui n’est encore qu’un songe, à cause des patoisants et des dialectaux. La plupart des félibres ne valent guère mieux que les troubadours. »

 

Aujourd’hui, des groupes de musiciens très jeunes prolongent la culture des troubadours, comme les « Fabulous trobadors » de Claude Sicre à Toulouse, ou le groupe fondé à Marseille « Massilia Sound System » ou « Maoresque » à Montpellier. Chez eux, le fin’amor se mêle au reggae langoureux (Bob Marley chantait dans un patois jamaïcain), le sirventès à la tençon. Et il est heureux que le génie de ces groupes ait orienté, dans son élan de modernité audacieuse, la jeunesse vers la culture occitane et les troubadours.

 En conclusion,  la diversité de réactions des influences des troubadours sur les poètes contemporains est énorme et ne peut être réduite à une seule posture, mais elle est indéniable et le livre « Les Troubadours dans le texte occitan du XXème siècle » réalisé sous la direction de Marie-Jeanne Verny apporte un éclairage précieux et assez exhaustif, que l’on ne possédait pas auparavant. Qu’elle, et tous les auteurs qui ont contribué à cette large étude, en soient remerciés ! ».

 

Amitiés à ceux qui se reconnaîtront,

fraternité à tous,

Christian Saint-Paul  

http://les-poetes.fr