Poèmes

 

L'oreille

 

 

 

 

 

En ce jour je chômais ordinairement
Une femme est passé à mi-fenêtre
Elle est repassée peut-être demain
Peut-être hier, je sais qu'elle est
Repassée
J'ai aperçu un jour son profil si chaud
Un profil traversé de cheveux bouclés
Bruns et brillant
Juste des cheveux pour souligner l'oreille

Ma femme n'allait pas revenir, à ce moment
Si tard, elle ne reviendrait pas tout de suite
Il faisait encore jour, je le sais, je l'ai vu
La femme est passé, et je suis sorti
Il n'y avait personne dans la rue
Dans la rue, il n'y a plus personne
Ils sont partis où il y a du monde
Ma femme ne reviendra pas encore
Ils sont partis là où ce n'est pas démoli
Je reste aujourd'hui, elle reste aussi
Parfois elle sort, parfois je rentre

Elle sait, je sais et les immeubles savent
Il n'y a personne que nous, elle et moi, hier,
Demain, je l'ai suivie
Elle n'a rien marché différent, rien tenté différent
Rien dit, rien bougé dans les heures et les fils de l'air

Derrière elle, j'étais derrière, elle était là, elle là vraiment
Évidemment elle a crié, ça bougeait beaucoup sous les nuages qui tombaient vers l'est
Il n'y a personne et je suis bon, je suis moi même, si c'est si long d'être moi, parfois
Je n'ai rien fait de plus, ou de moins

Elle tombait, je sais qu'elle tombait parce qu'elle tombe
Devant mes yeux très doux
L'oreille dans ma main palpitait, l'oisillon
Sa maîtresse hurlait dans la rue qui ne viendrait jamais voir
Sa main collait sur ce petit bout de chair rouge
J'ai enlevé la main et tenu, tenu jusqu'à
Hier, au moins, peut-être demain je ne tiendrai plus rien

Je suis sûr que j'ai dit doucement dans le trou
Au bord du sang qui s'en allait bêtement
Combien cette oreille, son oreille à elle, était belle
dans les lignes de son crâne
Crâne qui n'a rien à faire des absents et des plaques de suie sur les immeubles
L'oreille est parfaite comme un coquillage, comme la mer qui se moque du temps
Elle n'est pas à moi, mais je me permets de vous rappeler combien
Elle ne vaut pas, combien elle ne mesure pas, combien elle ne s'enfonce pas dans le noir
Des souvenirs
Elle flotte, elle marche sur les eaux si les oreilles font ça
Je ne peux pas dire qu'elle est belle, sauf que je la désirais

Je voulais encore plus vous rappeler combien vous oubliez
Chaque jour de demain comme d'hier
Combien votre oreille sait ce que vous êtes
Parfaitement.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Quand tique la physique

 

 

 

 

 

Il était une fois
Une planète composée de deux milliards huit cent millions trois cent vingt cinq mille sept cent trente deux plantes
Deux mille huit cent milliards de baisers
Dix mille quatre cent trois dieux et déesses, cent vingt-sept nuages
Une danse directement fondue à l'Artimaginaire Univerre les agrégeait
Sur la Terre réduite à un tas de boue rempli d'espérance
La communauté nuageuse a posé de l'eau, du gingembre et beaucoup de passion
Moi-même suis descendu sur mon char néo temporel pour ensemencer la délicieuse improbabilité
Alors a commencé le commencement
Il faut vivre ai-je tonné, en éjaculant une délicieuse lactescence
Dont partie s'est perdue en plein ciel, engrossant itou le bleu potentiel
Grâce, criait la boue, la Terre déjà, infiniment innocente dans ses premiers émois
Un canot avec deux cent mille milliards d'espèces vivantes de première hiérarchie fut lâché
Le kit terrien dans sa glorieuse incertitude était prêt.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Ça va aller

 

 

 

 

 

Je n'ai jamais voulu ça, ni le reste d'ailleurs. On m'a répété qu'untel c'était de la musique, et l'autre pas. Qu'untel c'était la pensée, et l'autre la fausse pensée. Qu'untel c'était le sexe et l'autre le purgatoire. Qu'untel savait les cimetières, ou l'odeur d'une bouche de seize ans. Qu'untel ne pouvait rien imaginer dans ses neurones de monstre déformé qu'être si pareil, tout pareil à ses monstrueux frères.
Que c'était nous l'harmonie et les autres le bruit. Que lui, elle, eux nous les voyions, mais l'autre pas, plus, jamais. On m'a empli les oreilles et j'ai acheté. On a martelé mes moments de faiblesse, à peu près constants, que tels sons, telle face et telle posture arrêtaient l'Histoire. On  m'accordait la génuflexion et les images véritables du monde, du monde réel, tu entends. Tu entends, tu as l'argent pour ça, et pour ça seulement, on m'a dit. J'ai acheté.

Les ennemis de ma liberté de colorier le monde qu'on a placé dans ma chambre, au-dessus de mon bureau, n'existaient plus. D'ailleurs ils étaient rouges comme leur propre sang. D'ailleurs, il n'y en avait pas, nulle part. Une chimère, une hallucination, une hystérie collectiviste. Il était absolument impensable dans tous les univers possibles de ne pas voir les glaces à l'eau sur la plage et les taches de rousseur sur les planches de surf. Il relevait de la toute première urgence d'oublier les éclats de soleil dans le goudron qui se soulevait pour compter les jours du mois de Mai. De toute urgence il fallait certifier à chaque seconde qu'au pays de la lumière, de la foi et de l'ordre, on ne pouvait mordre l'espoir et la jeunesse que tous nous étions sous les sunlights. De toute urgence, il fallait penser les mêmes urgences qui ne sauraient se régler sans un achat massif, universel, indubitable d'une même Chose qui serait tout simplement le monde, avec le bonus Vie, en kit.

Alors après, il y a eu comme un après. Après que les choses se soient arrêtées, ou presque. Elles ont ralenties, les choses, comme ces bêtes épuisées en gros plan télé, épuisées de voir leurs désirs animaux pas satisfaits tout de suite, croquer, cris et sang. Alors oui, c'était un peu fini tout ça. Dommage, je savais bien imiter à ce moment. Je n'imitais même plus, j'étais l'être de la chose et la chose même dans l'être. Sans manuel aucun entre les cuisses de l'imitatrice qui avait été choisie par la pensée calibrée de ma liberté pour imiter le sexe avec moi. Sans traducteur et menuisier non plus derrière les porte-voix et après les coups de marteau sur le monde tel qu'il a le devoir d'être devant mes yeux bien droit braqués.

Personne ne m'avait prévenu qu'il y avait un après, que le duvet sur les avant-bras des héros blanchissait. Personne, pas même moi, n'avait assuré les pierres et les rimes, les discours et les hymnes, le sang et la douleur. Personne n'avait vu le monde foutre le camp en bateau ultra-rapide, se barrer comme une fillette sans se battre, sans dire qu'aujourd'hui on changeait de visage pour  refaire le monde comme il n'avait plus le droit d'être depuis si longtemps déjà.
Alors, on a vu traîner des choses et même des vivants hier morts. Des ersatz, d'ailleurs je savais que ça existait. Ersatz, ça sonnait faux et rouge, ou Her Satz.
J'ai voulu partir dire que post non, ni après, ni plus tard, ni bleuet. J'ai voulu rester là, bien dans le monde, mais les chevilles ont branlé, la lumière même n'était plus photoniquement traçable. Je la regardais et je me demandais si ce n'était pas des reflets comme des reflets dans l'eau translucide, presque crémeuse de la piscine le 6 Août de l'été de tous les étés, celui qui arrête le monde quasiment à jamais, figé devant tant de perfection. Donc, le monde ici et maintenant ou le monde d'après. D'après quoi, c'est pas à demander. Imiter, présent. Imiter, that's all. D'après quoi, je t'en pose des questions ?
Je sais, non, je ne sais pas, mais j'achète des livres qui savent. Je commence à savoir bien à mon tour. Post et tout ça, et après, et pop et no machin-no chose, conceptno et pop et sub-dissimulation de changement rouge. C'est pas demain, c'est pas hier, c'est des construits nouveaux, qu'on me dit, et j'ai bien compris, et je me sens mieux, qu'on me dit, vrai de vrai, c'est présent aimant, armes de dissimulaction massive de vie. Ça va, c'est rien.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

Futur antérieur

 

 

 

 

 

Alors il faudrait se dire qu'elle n'en a rien à faire de ces souvenirs
Juste avancer, un pas, deux et puis l'horizon devant
Alors, il faudrait affirmer qu'elle n'a pas à regarder cette image
Juste un visage qui n'a même pas de nez, de bouche, l’œil peut-être
Un éclair, la lumière de l'innocence, la vie dans deux petits ronds tout bleus
Presque rien, mais non rien, comme si ce qu'elle attend pouvait avoir une figure

Alors il faudrait cesser de croire qu'elle aurait pu
Juste dérouler à coups de mirages cette vieille toile grise pleine de taches
Alors, il faudrait lui intimer d'éviter les trous, au fond la mêlasse
Juste cette chose qu'elle n'a pas à regarder, qu'elle ne pourra jamais reconnaître
Attendre d'une image la vie, c'est à peu près délirant
Il n'a y a pas un atome de vie dans un cliché, quand il n'y a même pas de négatif

Alors il faudrait qu'elle cesse d'alimenter ce souvenir même pas mort-né
Juste qu'elle se rende compte, juste qu'elle se rende
Alors oui, il n'est pas né, il n'a pas eu l'envie, ni le désir ni le droit
Peut-être aurait-il, ou aurait-elle fait belle image, d'accord
Attendre d'un enfant même pas au monde une raison de vie
Vraiment ce n'est pas la vie ça, elle croit que c'est ça la vie
Un souvenir même pas né, un futur antérieur à la vie

Alors, il aura fallu qu'elle passe toutes les étapes du film
Juste laborieusement, pesamment, brique après brique
Alors, il lui aura fallu tout ce temps à errer dans le réel
Traverser des décennies avec un enfant lumière
Alors vous aurez peut-être compris que les images
Tous ces moments à jamais instantanés si profonds dans sa tête

Vous n'aurez jamais été capable d'en rêver de pareils
Juste rêver suffisamment fort votre horizon d'enfant.

 

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

A regarder le ciel

 

 

 

 

 

Ce matin, j'ai vu le dernier oiseau se hisser vers le cimes du ciel
Il montait, il montait

Je n'étais pas seul sur la place
Même si je ne les connaissais pas
Ils ne se connaissaient pas non plus
Nous n'étions pas seuls au fond de la Ville

Non pas si haut, non, il ne montait plus beaucoup
Nous étions quelques centaines, peut-être quelques milliers à le regarder
Rien n'était prévu ce jour-là, sinon l'envol du dernier oiseau

Ses ailles battaient plus fort,
Sa tête s'élevait, s'abaissait, cherchait son échelle de Jacob
Je ne voyais plus que le mouvement toujours ralenti de ses ailes
Du bas vers le haut, du haut vers le bas, les vagues s'étiolaient
Finalement, il accéléra frénétiquement
Mes poumons me brûlaient
Entama la spirale qu'il voulait ascendante

Des éclats de lumière percutaient le bord de ses ailes
Une traîne lumineuse le suivait maintenant dans sa course
Une onde claire qui tentait, semblait-il, de le propulser
Très haut, plus haut à n'en pas douter

Il s'est arrêté, en plein vol, il a stoppé au bord du ciel immense
Il s'est retourné et nous a regardés
Du moins, je le crois
Je ne sais pas ce qu'il se passait dans son âme d'oiseau
Je ne sais pas ce qu'il se passe dans l'âme des oiseaux

Hier, je me souviens, était un jour ordinaire
Je suis allé voir l'agitation autour du port envasé
Les machines qui grondaient pour tailler un chenal
Vers la mer malade
Je ne savais où tout cela nous conduirait
Peu m'importait

D'ailleurs, quand il m'a regardé
J'ai baissé la tête, nous avons baissé la tête
Comme si sur le sol il pouvait y avoir un reflet
Ce sol qui jamais, non jamais ne pourrait être renversé
Ce sol que jamais l'âme des oiseaux ne pourrait atteindre.