Prière

 

Si un jour, aux derniers instants de ma vie, je dois expier les péchés de la magnifique jeunesse, son outrecuidance radieuse, ses rires ouverts, son ingénue malveillance, sa démarche de despote, ses décisions sans scrupule, ses obstinations et ses dédains, – et que ces puissants méfaits de l’irréflexion viennent plaider contre moi, veuillez, ô Destin, opposer à ces images d’un crime ravissant toutes les détresses de votre créature ! Évoquez sa patience suffocante, sa constatation du malheur lente et sûre comme l’envahissement d’un insidieux venin, les tempêtes de l’esprit et du corps, comprimées par de faibles mains appuyées sur un cœur bondissant. Considérez dans son martyre spirituel cet être qui gît les yeux clos, disloqué comme la victime d’un accident brutal qui ne nécessite plus ni attention ni secours. Dénombrez les coups de couteau de la hideuse déception dans l’imagination humaine acharnée au plaisir, qui, comme vous, est divin, robuste et créateur. Auscultez ce désert songeur où alternent le rêle et le silence. Apitoyez-vous sur la douleur qui appelle non seulement la mort, mais une mort disgraciée, et recevez, ô Monde, ce poids de rêve piétiné dans le paradis sans conscience de votre vaine éternité !