5 poèmes inédits

 

 

Couteaux froids

 

 

 

Je suis un accumulateur d’évanescence –
l’évanescence est pleine de mots
le cœur est plein de couteaux froids – à savoir, de séparations,
tout homme devient une séparation
ne pouvant être, d’emblée, une solitude –
le silence est un hôte de marque dans une cabane de fumée
garnie de perles,
la tête est mystérieuse, le corps – ophidien
telle une route couverte d’écailles
sur lesquelles chuchotent les lèvres des autos

Parfois je cueille dans l’herbe
des morceaux méconnus de lumière :
il faut savoir les voir et leur parler surtout, avec les mains,
sinon, les yeux – ces balles de glace – ne peuvent plus regarder
que par la mort

Personne discerne alors à travers eux,
comme à travers des lunettes,
une sorte de fantôme du Pôle Nord –
autant que nous rêvions, l’être même
n’est que doute transpercé par la fleur,
doute plein de syllabes mais dépourvu de sens,
tel un pubis insatisfait de soi-même,
peut-être justement parce qu’il a su
tout ce qu’il ne pouvait plus celer

 

 

 

 

La tangente invisible

 

 

 

Une tangente invisible entre deux formes du zéro,
pur effrangement des échos de l’odyssée de personne –
une séquence du vent ou peut-être l’anneau sans fin
de tous les chemins,
un point d’interrogation peint sur la toile d’un bateau,
la fontaine des syllabes, le chant où je me perds,
ou encore l’anneau rempli du labyrinthe de la dissipation

« La chanson du crépuscule des sirènes – dit personne –
me recherche au-delà des portes de cire
au-delà des portes d’oubli des paroles,
les autres se perdent dans l’ouïe tels des fantômes,
moi seulement, je grandis en connaissance, relié à l’oubli » –
des pages peut-être trop près du rouge
pour ne pas se confondre avec le sang,
un passeport vers le néant, ou un passe-partout
pour la porte en écaille du silence

Personne pourchasse l’image de la clef
par laquelle la contemplation règne sur le passé,
rien cache les secrets du tout,
l’espoir s’échoue toujours au cœur du mirage,
des pingouins de verre se lavent au crépuscule,
le brouillard est l’ubiquité de la révélation –
noir et jaune est le scaphandre amer des fruits,
le scaphandre rayé de colère,
méconnus sont les mystères des cannibales,
des larmes étranges s’écoulent sur les paris du paradoxe –
je m’endormais parfois le peigne des ondes à la main
en rêvant du lointain,
du lointain que j’atteindrais en me séparant de moi-même,
des anxiétés en si mineur aux cordes de ténèbres

Personne flotte sur la face des eaux avec son aérostat de diamant
pensant l’ascension qui se remplit d’échelles,
la mélancolie est un comptoir sur lequel j’étale
les entrailles fictives de ma solitude

Ô ! c’est moi, bien sûr, c’est moi la tangente invisible
entre les deux formes du zéro,
et tous les autres fantasmes des syllabes,
dons du néant, survivant, peut-être,
dans les cendres

 

 

 

La blessure du trésor

 

 

Verre potable en or amer –
toits fanés des maisons pleurant au crépuscule
« la mélancolie seule m’est couronne » – chante
le nostalgique personne dans le lotus du vide,
il portait des paris somptueux, des lambeaux hasardeux
de l’aléatoire

Ô ! qui avait de si nombreuses touches – mais les cordes
étaient inconnues dans le piano d’absence,
quelque part un coin de dentelle
raconte à travers la prophétie des araignées
l’arsenic aérien –
il n’y a plus rien de respirable, et nous n’avons plus droit
qu’à de misérables découpes de suffocation –
le crâne oblong nous rappelle encore,
pareil à une larme de sphinx,
son étrange énigme planante
contemplant sa flottaison insoluble –
on dirait, la clef de neige d’un fantôme,
excitation de glace et tsunami de frissons
au-dessus duquel lévite l’écume des migraines –
j’arrache du mystère les fibres inconnues qui tissent leur illusion
et les donne à ruminer aux paisibles chimères

J’ai parsemé de signes le crépuscule
pour me rappeler la blessure du trésor
et les pas disséminés sur la lune de craie,
l’autre meurt comme un dessin sur un mur,
sa solitude crachée sur l’aboiement idolâtre des chiens,
un fragment de néant brise le hasard des choses,
troue les secondes
avec son silence d’une rondeur parfumée et noire
qui emplit ma bouche d’abîme –
incompréhensible apparaissait, disparaissant, cette anti-étincelle,
sa couleur toxique m’aurait empoisonné – aurait empoisonné
celui qui porte mon nom – si moi, non-moi, personne,
n’étais pas déjà un fragment de néant souriant et inconnu
irisé par le crépuscule, buvant lentement
le verre potable dans l’or amer

 

 

 

Trop d’âme

 

 

 

L’obscurité comme un conte des étoiles
les poètes – simples rayons lunaires,
paroles lissées par la nuit
portées par le subtil souffle du vide –
peut-être, des eaux à la densité des naufrages
peut-être, des ports habités par la vacuité des départs
peut-être, des marins de syllabes portant en eux
les ombres de la mort –
et ces mains aux doigts trop fins pour autre ouvrage
que les agonies de l’hystérie,
des nerfs sortis à l’air libre de leurs fentes ophidiennes –
car les poètes cachent en eux des finesses filées d’infinis trous noirs
et des tissus somptueux respirés par les arbres

issu de l’inconscient hostile, il se rapproche de nous avec des lointains miraculeux
dirige vers nous les regards des joyaux douloureux dont il est fait

du point de vue du mésonge l’ange est un abîme
volant avec les pétales de la rose,
un scaphandre des méconnues étincelant d’immortalité écrasée –
les pas ont parfois quelque chose de la clarté des miroirs
et pourtant souvent le génie halète – parce qu’il mélange trop d’âme
dans son cristal liquide,
parce qu’il confond hélas trop facilement
le moi et le soi,
parce qu’il veut quelque chose de sa solitude altérée –
le sourire supprime l’automne tel un rythme effrayant de l’ordre,
les pas de la mort ensemencent le rivage de gigantesques cierges –
des arbres spectraux veillant le décès des vagues,
étrange colonnade pour les funérailles du ciel,
armes bizarres stylisées par les stores des signes
dans les stocks transparents de l’obscur –
peut-être les résidus d’une écriture invraisemblable
d’avant les Atlantes –
fragments d’un labyrinthe des extraterrestres

le maître catoptrique de la flamme met en scène les shows de la nuit
sacrifie et scarifie encore la spirale qu’il remonte
dévoile sur l’autel de pénombre le fantôme inversé de la victime,
la solitude de la chair et sa cendre froide sous le déluge de lune perdue,
trop attentif à l’anxiété pour discerner encore  la  nitescence du néant

je me promène à travers ce musée de carreaux
trop opaque pour l’image – trop transparent pour l’ombre,
je me promène, en m’efforçant toujours – oh oui, toujours, toujours –
à disparaître

 

 

 

Une soif sans fin

 

 

 

je regarde mes mains telles des pages
les ailes – telles des pétales ensanglantés,
l’abîme a fleuri en moi, l’écorché,
le mésonge m’a embauché aux presses de l’invisible

le silence sort de la mer tel un dieu en coquillages
les vagues pleurent aux gouttes d’écume
flottant sur les joues de l’air
jusqu’à ce que la suspension invente leur néant,
la lune, ancêtre du hurlement –
sur la cime du cielscintillent les scissions –
où est le médicament qui me rassasie de la maladie
où – la miette de pain
qui me rassasie de tous les événements de la faim
trop de blanc dans la contemplation sans fin de l’échec
trop d’ancres dans ces amarrages sans ports
trop d’anges disparaissant au-delà de la digue
tels des flocons labyrinthiques
la neige de trop d’hivers neige ma douleur
les drapeaux de la vieillesse presque squelettiques
s’approchent de leur terme, le livide en broussaille,
les drapeaux de la vieillesse s’approchent de moi
le pâle transpercé du gri des crocs et des griffes,
la disparition avec sa mantille somptueuse – monstrueuse –
d’accidents imprévisibles,et pourtant,
quelque chose nous attend quelque part
entre fantasme et glace méconnue,
dans la pause entre nous-mêmes et l’erreur androgyne
je contemple, comme une espèce en voie de disparition,
ma lointaine naïveté assoiffée
se déversant en bouillonnements de générosité absurde
transpercée telle un Saint Sébastien par la ferveur de la vérité
et la panique étrange de ne pas rater mon martyre
oui, la fièvre du témoignage
déceptions contondantes à répétition,
le froid infini du mépris – du mépris transcendant –
c’est la conclusion inévitable de la dernière lettre qui vous est adressée,
cicatrice écrite des syllabes
habitées par le sourire exterminateur
et la soif, oui, la soif sans fin
des méconnues