ANA BLANDIANA

9 poèmes inédits en français, choisis et traduits par Dana Shishmanian, que Recours au Poème remercie chaleureusement.

9 poèmes inédits en français

 

Si nous nous tuions l’un l’autre

Nos yeux entourés des cils
Comme d’une couronne d’épines
Consacrant définitivement
Tout regard,
Si nous nous tuions après nous avoir regardés
Dans les yeux avec un amour sans fin
Et te connaissant, je te disais :
Meurs,
Meurs mon amour,
Ce sera si bien
Tu ne seras plus que mien,
Toi né du verbe-père
Tu connaîtras le goût de la terre,
Tu sauras combien les racines sont belles
En entrelaçant tes mains parmi elles
Avec la joie insensée
De ne plus être à jamais…
Et me caressant tu me disais :
Meurs, ma chérie,
Ma bien-aimée au front d’octobre
Cerclé comme dans les icônes
D’un rond nimbe de mort,
Meurs,
Laisse tes couleurs dans les fleurs
Tes longs cheveux, aux sentes d’hiver
Et tes yeux, éclats aux mers
Pour que tu saches
Où les chercher
Quand tu reviendras…
Si nous mourions d’un seul coup ensemble
Chacun de nous assassin et victime,
Sauvé et sauveur,
En nous regardant sans cesse dans les yeux,
Longtemps après que nous ne verrions plus…

 

 

De l’eau sortaient des corps blancs de peupliers

De l’eau sortaient des corps blancs de peupliers
Aux formes ensommeillées et suaves,
De beaux adolescents ou seulement des femmes,
Douce confusion, leurs chevelures humides
N’osaient occulter le désir,
L’eau était sans fin, ronde, immobile,
Sur son éclat la lune versait
De l’huile.
Nous marchions pieds nus, limpides,
Je sentais
Mes doigts engourdis dans ta main,
Il y avait tant d’amour sur les eaux
Que nous ne pouvions couler,
Tant de silence que le temps
N’osait dire aucune seconde,
Le ciel ne prononçait aucun nuage,
L’eau ne balbutiait aucune onde,
Seules nos plantes de pied, nues,
Foulant la lumière de lune,
Émettaient un son léger.

 

 

Tant que je parle

Les dents serrées à travers ères,
Toute parole est un gage de confiance
Sur la ligne brisée entre le ciel et moi –
Te parlant, tu dois être.
Là-haut dans les montagnes, où les sapins eux-mêmes
Se prosternent, genévriers, à terre
Et les nuages s’écoulent sur pierre,
Dans les bourrasques, une parole bat
Elle est sans doute à toi cette voix
Au son tyran et du tréfonds,
Que perd le vacarme de mon sang
Mais entendent les arbres et les vents.
Mon bien-aimé que personne
N’a vu qu’en songe jamais ailleurs,
Père des mots qui sont en moi
Et sur le non-dire seigneur,
Fils incertain
Né de la prière
Que je t’élève,
J’ai fatigué de tant de chant,
De tant de pensées sans suite,
De tant de paroles angéliques.
Tu es sans pitié,
Je ne te vois ni ne t’entends –
Tant que je te parle,
Tu es.

 

 

 

Apprends-moi à brûler sombrement

Laisse-moi m’allumer de ton obscurité,
Dans la lumière féroce
Apprends-moi à brûler sombrement,
Modèle selon la forme des ailes
Ma flamme,
Et purifie-la de toute couleur.
Ou,
Mieux encore,
Donne-moi une semence d’obscurité
Que je puisse mettre en terre
Et fais tourner plus vite les saisons
Pour qu’elle grandisse,
Que je la sème à nouveau.
Dans la lumière féroce
Il y aurait alors des forêts et des champs,
Des bois, des vergers, des prairies et de hautes futaies de nuit noire.
Une ténèbre profonde et tendre
Dans laquelle nous pourrions mourir quand nous voudrions,
Une obscurité où
Nous ne serions plus beaux, ou bons,
Mais seulement seuls,
Et comme nous ne devrions plus regarder,
En fermant les yeux, nous saurions voir.

 

Poèmes traduits du recueil Octombrie noiembrie decembrie / Octobre novembre décembre, éd. Cartea Româneascà, Bucarest 1972, non présents dans l’anthologie Autrefois les arbres avaient des yeux (préface, biobibliographie, sélection et traduction du roumain  par Luiza Palanciuc, éd. Cahiers Bleus / Librairie Bleue, Troyes, 2005).

 

 

 

Ce miroir

Entre nous deux
Ce miroir mou, incertain
Incliné de telle sorte que
Je ne me vois pas
Tu ne te vois pas,
Mais je te vois
Et tu me vois,
Nos yeux se rencontrent
Et s’entenaillent
Sur son horizon argenté.
Tant que ce miroir continuera d’être
Et nous accueillir
Dans son rêve profond,
La vie et la mort
Où tu es, où je suis,
Ne sont que des contes
Où je suis, où tu es.

 

 

 

Au bon vouloir

Que pourrais-je te demander
Si quoi qu’il en soit, tu sais
Tout ce que je pourrais te demander ?
Que pourrais-je souhaiter
Si tu décides quoi qu’il en soit
Ce que je pourrais souhaiter ?
Je suis parce que toi
Tu as dit que je sois –
Un jeu au bon vouloir
Tu veux ce que je dois vouloir…

Lâche-moi un peu, endors-toi,
Oublie-moi quelques instants,
Que je puisse concevoir une chose
Qui ne t’est pas déjà passée
Par la tête auparavant !
Laisse-moi tranquille,
Dans une paix que tu n’as pas programmée !

N’es-tu pas fatigué de tout savoir à l’avance ?
Voilà, à cet instant j’écris un poème
Que depuis longtemps tu connais
Par cœur.

 

 

 

Plage

L’écume jetée sur la rive comme le sperme
Du ventre entré en putréfaction
De l’océan,
Et les plumes aux traces de pétrole
Perdues par de vieux oiseaux,
Et les œufs asséchés dans les poissons morts depuis longtemps,
Et les myriades de semences de sable
Dans lesquelles se sont pétrifiées,
Jamais nées,
Des plantes insoupçonnées.
Tout est stérile, interrompu,
Les rayons des soleils éteints seulement
Continuent encore de nous atteindre
Avec leur tendre pouvoir de mort.

 

 

 

Tout aussi

Pousser plus loin
Les frontières de l’obscurité
Accroître ne serait-ce que d’un millimètre
Le lieu vide lumineux
Qui t’aveugle, en t’empêchant,
Tout comme les ténèbres, de voir.
En fait
T’effraient aussi bien
Ce que tu comprends
Et ce que tu ne comprends pas,
Ce que tu vois
Et ce que tu ne peux percevoir :
Tout aussi vaincue à tous instants,
Tout aussi aveugle par tous midis.

 

 

 

Mandala

L’image intense du diamant qui m’aide
À passer du confus état de veille
Dans la brusque illumination du sommeil,
Scintillement intérieur,
Forme de lumière dessinée
Avec la lumière sur la lumière,
De sorte qu’on ne distingue plus
Qu’une mystérieuse combustion
Qui donne sens à tout.
Tout comme le rayon blanc du diamant
Se brise en éclats colorés,
Tout comme le serpent mord sa queue
Et se transforme en anneau,
Dans la profondeur des racines sans fin
Les peuples du monde délirent pareillement.

 

 

Poèmes traduits du recueil Refluxul simţurilor / Le reflux des sens, éd. Humanitas, Bucarest 2008 (2ème édition), non présents dans l’anthologie Autrefois les arbres avaient des yeux (préface, biobibliographie, sélection et traduction du roumain  par Luiza Palanciuc, éd. Cahiers Bleus / Librairie Bleue, Troyes, 2005).