ANNE BIHAN

par : Anonyme

8 POEMES dont

Extraits du Carnet de bord d’une résidence d’écriture
au sémaphore du Créac’h, île d’Ouessant

inédit

Jour d'entre-deux

 

Extraits du Carnet de bord d’une résidence d’écriture
au sémaphore du Créac’h, sur l’île d’Ouessant

 

 

Jour d'entre-deux.
Nuit vent et corne de brume.
Feu embué de la Jument.
Corne de brume.

Urgence de se rassembler.

            (...)

Nuit claire
la lune court vers sa plénitude
une saison neuve et tenace ébouriffe jardins
corps visages
pépie dans les fougères et les ronces encore rousses.

Jour d'abondance.

            (...)

Là pas encore
effacée

dans le galet du ciel gisant
creux des flaques
lire l’amorce du jusant
s’adosser à l’évidence
en soi du compte à rebours.

            (...)

Jour opaque et sonore
rien qui cède la nuit venue
ni mer ni corne.

            (...)

Littérature. La belle affaire.

Dimanche où partager la beauté
fracassée
d'une résistance inouïe
que nous sommes.

Se convaincre que même seuls la vie les mots valent.
Hors de tout lieu.
Hors de toute image.

            (...)

L'île en soi
ce qui résiste du silence.

            (...)

Patience qu’il faut à la lumière
pour irradier la brume

s’en remettre à ce qui dans l’île
me déplace

infini tremblement de nos minuscules
épiphanies      
                       énigme de la Grâce.

 

 

inédits

Alcôve sous-marine

 

Alcôve sous-marine
douceur bise de béton brut
                                              armé d’amour
dans l'odeur alanguie des eaux pourries
meurtrière aux dessous chics
dentelle grise jarretières aiguilles
ombre détruite.

Dans le suintement sourd des histoires
accomplies, enfantine la jouissance
                                              enfin permise.

 

 

 

première parution revue Le Mâche-Laurier n°9, mars 1998

Frère

 

Frère,
poisson mort
dans l'eau blonde du corps défait
pierre
                       ou port
sang de velours au lait
retenu
des vives mères
un jour
                       sur les couteaux.

 

 

 

première parution revue Le Mâche-Laurier n°9, mars 1998

Carte postale

 

Bleu des mers du sud l’horizon
tient en laisse les îles où
les femmes pleurent lascives
l’innocence d’un monde
vierge de nos regards.

Coralliens les sables blancs dérobent
aux passants la sanglante mémoire
de leurs cristaux tandis que
tatouée la parole signe les corps
captifs de nos oraisons.

Rouge les couchants répètent à l’envi
l’illusoire espérance d’un séjour
hors de toute douleur. Toi tu implores
debout son pardon sachant la nuit
de l’homme et sa persistante lumière.

 

première parution revue La Traductière n°28, juin 2010
version amendée 2012
 

Intrus

 

- Qui va là sur l’île ?
Personne personne
mais une barque hoquète
dans la houle montante.

 

- Qui va là sur la route ?
Personne personne
mais les oiseaux ont fui
et la montagne tremble.

 

- Qui va là à ma porte ?
Personne personne
mais ma femme ventre nu
au fossé qui la borde.

 

- J’ai tué Monsieur le Juge
Personne personne
l’île s’endort tranquille
et les nids s’époumonent.

 

 

première parution revue La Traductière n°29, mai 2011

Déchiffrage

 

Assis debout penché vers
le poème, à l’écoute de la nuit qu’il ouvre
des voix apparues,
ne te demande pas
ce qu’il voulut dire, ne te console
que de ce qu’il creuse, lui l’excroissance
de ton geste, attelé à déchiffrer
l’innommable, le corps tout entier saisi
par l’obscur mais furtivement l’heur quelquefois
d’étreindre une aube ;

incertain miroitement sur la mer, souvent tu reconnais
mieux que lui sa proie, t’en empares et deviens
ce que tu rêves
toi qu’acharnée j’oublie devant
l’imminence de faire face.

 

première parution revue La Traductière n°30, mai 2012
version amendée 2013

Liaison florale

 

Prendre une tête fleurie d'artichaut extraire
d’une bouée je t’aime une marguerite
dans le tronc volubile d’un arbre de Judée
délicatement les poser sur un lit d’églantines
et de digitales dénué de tout soupçon
les laisser un peu s’effeuiller recueillir le suc
de leurs étreintes or et vert Ô le brusque
enlacement jusqu’au coeur quand se froissent
beaucoup les pétales et les rêches écailles
quand s’étreignent passionnément les astéracées
guetter l’inexorable floraison des belladones
cherchant à semer à la folie les spores
de la rumeur que de laideur glissent-elles
alliance à contre champ pas du tout,
fermez vos gueules de loup murmure
le coquelicot rêvant d’unir à l’épine du christ
son feu éphémère de pavot indocile.

 

inédit
 

La chambre des enfants

 

 
La chambre des enfants aux enfants
justement        frapper avant d’entrer
 
ne pas lisser les draps
ni refermer le lit
des mers s’y nichent
 
ne rien toucher de ce qui traîne
depuis des jours sur le tapis
voilier voiture poupée de son
ballon ou ventre de baleine
 
une peur tendue comme un arc
le sel séché de quelques peines
silences indiens sous l’édredon
qui garde au chaud tous vos Je t’aime
et le souffle du grand dragon
 
la chambre des enfants aux enfants
justement        d’en dessiner les hautes plaines.
 
 
 
 
 
inédit