Braise de l'unité, anthologie poétique

par : Marc Kober

 

 

Braise de l'unité


Elie-Charles Flamand

 

LA PAGE DU LIVRE

 

Alors que cet obstiné ruisselet serpente selon ma ligne de vie
Les nœuds de résonance s’entrelacent
Sous le chant d’une sylve patinée
Et l’inachevé finit par concorder avec l’extrême

Séparées de tout enjeu les larmes lentes
Attestent la venue des ruses qui se dressent
Jusque devant l’effigie du secours

Mais déjà l’incantation qui a viré de l’aile
Fend la ténèbre
Et rejoint le temple de nos sourires

La torche qu’agite le spectateur en pleine joie
Fait pétiller les épisodes tôt surgis
Depuis que la rumeur des morts a fouillé
D’innombrables gouffres harmonieux
Creusés dans la verdure

En dépit de vétustes assombrissements
Qui lancent leurs hachures vers la piste retrouvée
L’imprévisible continue de surplomber la plus noueuse détresse
Le firmament en vient à dissiper les détours

Et longuement nous contemplons tous deux
À travers la brise mauve
L’extatique union des mondes

 

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L’écheveau du rêve a dormi s’estompant
Puis soudain perdu parmi les herbes sèches dans un champ délaissé
Il se convertit en un fruste médaillon
Et continue à se dépouiller de sa représentation
Peut-être sublime
Ce songe viendra-t-il orner l’enfilade de tes vigueurs
À présent sous la forme de guirlandes
En cuivre durement martelé
Tandis qu’en toi s’éveille peu à peu
Un vent de sable fin
Espoir désespéré il t’invite à l’action
Fût-ce au défaut d’une parole inégale
Tu t’émeus de la poussière montant d’une pierre ponce
Façonnée par l’artisan en retard dans le soir odorant
En cette roche s’unissent lourdeur et légèreté
De même que certaines feuilles associent
Au-dessus le vert attendri au-dessous l’or patiné
Minéral et végétal sont portés par le souffle noir
Vers des nuages jamais atteints
Et figurent pauvrement l’infini de ton effort
Ton orgueil s’étant à la longue affiné au cours des chemins
Devenu humble il comprend cette élévation
Vers les dieux usés sans pouvoir morts
Ils se sont groupés définitivement en une seule intensité
Qui fait voltiger en un faux déclin
La spirale du soleil

 

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ECF 1958

 

Le trésor d'Elie-Charles Flamand

Postface de Marc Kober

 

« La chouette noire » est l’oiseau suivi par le poète parce qu’il nous guide vers « tout ce que la terre renferme de précieux ». Cette anthologie hors du commun est placée sous le signe de cet auguste volatile. Elle prend la forme d’un parcours chronologique, un parcours au passé composé, une recherche au prix d’une lutte de la lumière (du feu) avec l’ombre. La lame de tarot privilégiée est celle de l’ermite, la figure du « fou » pris dans son cheminement patient, à la vie emplie d’attente. Le poète est à la recherche de chemins praticables, de passerelles, de passages. Il s’agit en fait d’une trajectoire morale sous des apparences diverses, parmi les rencontres du chemin. Quelques mots relevés au fil de cet ensemble de poèmes remontant à des époques si éloignées de la vie du poète : « embellie », « cristal », « clef », « paysages en suspens ». L’observation des métamorphoses incessantes de la Nature renvoie aussi bien aux différentes naissances de la psyché d’un être qui avance dans sa vie, suivant un « périple spiralé ». Au cours de son trajet, à la recherche d’une clef, « parmi celles qui rouillent sous la mousse des grands bois », dans sa recherche de l’illimité, de l’ouvert, à travers les verrous existentiels, en dépit de l’espace resserré ou hostile, montent vers lui des paysages, ou des visions. Ces « paysages en suspens », que sont-ils sinon des paysages en rêve, des paesines (de l’italien paesina), le cœur des agates, ou encore ces paysages chinois qui rivalisent avec l’écriture des étoiles (« l’aile d’un corbeau/efface l’écriture des étoiles »). Son écriture est savante, archaïsante parfois, aux vocables rares, on a pu dire « surréaliste » dans la proximité graphique avec l’œuvre de Toyen, en esprit avec André Breton. S’il est un animal totémique pour Elie-Charles Flamand, quel serait-il ? La chouette noire ? Ou bien celle qui revient souvent, et qui traverse le feu, la salamandre ? Ou encore « l’aigle cinéraire » ?

Cette anthologie rajeunit l’œuvre si longue, si ancienne du poète, quoiqu’elle se poursuive encore à l’instant présent. Elle donne un aperçu entomologique plus qu’anthologique : des coupes dans les « filons » de cette houille poétique. On descend au fond de la mine, suivant maintes galeries oubliées. On regarde le beau minerai de cette œuvre qui fait la roue, offrant des éclats de séduction évidents, des éclats de pur métal poétique.

D’évidence, cette poésie est initiation et alchimie. Elle est trajet alchimique, « initiatique lacis des finisterres[1] » suivant l’image du poète. C’est la poésie des labyrinthes et des voyages dans les lointains, de l’égarement dans les méandres et de l’arrivée à bon port. C’est moins la langue qui écarte toute lecture superficielle que la densité, et parfois l’abstraction du discours murmuré au lecteur comme une confidence à longue portée : « et le centre engloutit les contrastes illégitimes ». Les formulations peuvent varier à l’infini, le sens reste toujours le même pour qui sait prêter son oreille attentive à ce poète de la volte et de la fine ouïe, quand la réponse n’est jamais immédiate. On notera que le « vrai centre », titre du recueil paru en 1977, ne se situe pas au centre de ce parcours anthologique, ni même de cette œuvre. Il n’est qu’une étape dans une pérégrination infinie, confondue avec la vie de celui qui la transcrit, jour après jour. Car cette poésie est intime et journalière, étant le journal de bord d’un voyageur du dedans.

On peut être sensible à bien des aspects de cette poésie : son caractère initiatique (elle entraîne dans son mouvement. Le lecteur doit épouser la même dynamique d’affrontement des obstacles en vue du dernier bien. Quête amoureuse qui prendrait pour objet le secret de l’univers) ; la façon qu’elle a de s’épanouir en fusées d’images, en bouquets élargis au bout d’une tige grêle du verbe. Tant de métaphores somptueuses ; l’art de cultiver l’attente qui entraîne le lecteur à tourner les pages de ce grand poème, car il aimerait connaître les derniers progrès d’une quête qui devient la sienne propre. Et bien d’autres raisons que le cœur connaît : la simplicité désarmante, l’orgueil très grand d’un modeste épris de perfection, la lucidité teintée d’espérance. L’amour de la création sous toutes ses formes, et l’amour de la vie d’homme, ce jeu mortel. La précipitation de l’or au terme de la lenteur. L’énigme de l’adjectif. Le triomphe, contre toute attente, sur les ennemis arrogants qui barraient le chemin.

Cette poésie de l’angoisse existentielle (ou métaphysique ?) ouvre la voie à bien des résurrections, dans un mouvement ascensionnel vers une forme d’immortalité entrevue : une « prairie d’immortalité », une « lumière écimée » quand c’est la cime qui toujours se dérobe et aspire les forces du quêteur. L’énigme à résoudre, ou le but, sont souvent hors d’atteinte, comme de nombreux et impossibles travaux, tel celui de « ranimer la triple étoile de l’être ».

Cette poésie est prière : elle est invocation autant qu’évocation d’un surcroît de lumière qui pourrait naître. Elle est précaire, fragile comme tout ce qui est de l’ordre du vœu. Cette fragile prière se lit dans le retour fréquent des formes injonctives. Et ce vœu est celui d’une « mutation », traduite par un carrousel d’images vertigineuses qui met déjà en acte la transfiguration du langage. L’énumération des étapes, ou actions successives, peut occuper tout le volume du poème pour dire la longueur du voyage qui est la réponse à un mystérieux « appel ». Cet appel peut résonner devant le spectacle grandiose de la mer, et aussi bien les yeux fermés.

S’il est un mot qu’affectionne le poète parmi tant de beaux vocables cultivés, mots parfois notés en des registres, puis utilisés dans certains poèmes, c’est celui d’ « embellie ». Le mouvement ascendant est, malgré tant d’adversité affrontée, celui qui domine. Et c’est là où la courbe du Grand Œuvre poétique rejoint une forme de résistance psychologique, une loi du psychisme humain suivant laquelle c’est dans l’obstacle surmonté que s’opère la conversion du sentiment d’échec en une sensation de plénitude, de force ou d’équilibre. Un modelé des alternances, pour reprendre l’expression du poète, telle est la formulation la plus juste de ce mouvement de balancier où les forces stagnantes ou négatives se convertissent en forces de progrès.

L’avantage de la présentation anthologique, outre le rajeunissement qu’elle entraîne pour des poèmes parfois cinquantenaires qui surgissent aux yeux du lecteur comme de frêles agates déposées par le courant cristallin, est d’indiquer la variété rythmique de ces formes, de la disposition en vers à la page en prose poétique en passant par les vers libres, du fragment au chant spirituel, sans oublier les hommages musicaux sous la courbure du swing.

Nous avons à disposition l’étendue du spectre poétique d’une voix que nous ne nous lassons pas d’aimer et d’entendre depuis plusieurs décennies, une présence vivante égrenée au fil de recueils parfois annuels.

Entrons avec allégresse dans la poésie vécue comme une nécessité quotidienne. Entrons dans la « spirale inquiète » pour nous hisser aux marches des poèmes d’Elie-Charles Flamand, à chaque tour un peu plus haut dans « l’anneau du ciel » !

 


[1] Le poète orthographie ainsi ce mot en forme de jeu de mot (NdE)