Charles Simic

par : Anonyme

6 poèmes originaux avec leur traduction française par Elizabeth Brunazzi

Butcher Shop

 

Sometimes walking late at night
I stop before a closed butcher shop.
There is a single light in the store
Like the light in which the convict digs his tunnel.

An apron hangs on the hook:
The blood on it smeared into a map
Of the great continents of blood.
The great rivers and oceans of blood.

There are knives that glitter like altars.
In a dark church
Where they bring the cripple and the imbecile
To be healed.

There is a wooden block where bones are broken,
Scraped clean-a river to its bed
Where I am fed,
Where deep in the night I hear a voice.

 

Boucherie

Parfois en me promenant tard la nuit
Je m’arrête devant la vitrine d’une boucherie fermée
Où une lumière solitaire illumine la boutique
Comme celle sous laquelle le détenu creuse son tunnel.

Pendu à un crochet un tablier
Tacheté d’îlots de sang présente une carte
De grands continents de sang,
De grandes rivières et des océans de sang.

On y voit des couteaux luisants comme les autels
Dans le clair-obscur d’une église
Où l’on amène les boiteux et les fous
Pour les y guérir.

On y voit un hachoir où les os sont déchiquetés
Gratté à fond: un fleuve sec jusqu’au lit
Où je suis nourri
Où dans la nuit profonde j’entends une voix.

 

Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi
 

Cockroach

 

When I see a cockroach,
I don’t grow violent like you.
I stop as if a friendly greeting
Had passed between us.

This roach is familiar to me.
We met here and there,
In the kitchen at midnight,
And now on my pillow.

I can see it has a couple
Of my black hairs
Sticking out of its head,
And who knows what else?

It carries a false passport-
Don’t ask me how I know.
A false passport, yes,
With my baby picture.

 

Cafard

Quand je vois un cafard
Je ne m’affole pas comme vous.
Je m’arrête comme si l’on s’était salués
De la façon la plus amicale.

Ce cafard m’est bien connu
Nous nous sommes rencontrés ici et là
Dans la cuisine à minuit
Et ici et maintenant même sur mon oreiller.

Je détecte qu’il sort de sa tête
Une touffe de mes poils noirs.
Et qui sait quoi encore?

Ce cafard porte un faux passeport
Ne me proposez pas de vous dire comment je le sais.
Un faux passeport, oui, je vous dis,
Qui porte ma photo de bébé.

 

Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi
 

Tapestry

 

It hangs from heaven to earth.
There are trees in it, cities, rivers,
small pigs and moons. In one corner
the snow falling over a charging cavalry,
in another women are planting rice.

You can also see:
a chicken carried off by a fox,
a naked couple on their wedding night,
a column of smoke,
an evil-eyed woman spitting into a pail of milk.

What is behind it?
-Space, plenty of empty space.
And who is talking now?
-A man asleep under his hat.

What happens when he wakes up?
-He’ll go to the barbershop.
They’ll shave his beard, nose, ears, and hair,
To make him look like everyone else.

 

Tapisserie

 

Elle s’étend des cieux jusqu’à la terre.
On y voit des arbres, des villes, des rivières,
de petits cochons et des lunes. Dans un coin
la neige tombant sur une charge de cavalerie,
dans un autre des femmes en train de semer du riz.

On peut y voir aussi:
une poule emportée par un renard,
un couple nu la nuit de leurs noces,
une colonne de fumée,
une femme à l’air méchant qui crache dans un seau de lait.

Qu’est-ce qui est derrière l’image?
___De l’espace, énormément d’espace vide.
Et qui est-ce que l’on entend parler maintenant?
___Un homme qui dort à l’abri de son chapeau.

Que se passe-t-il quand il se réveille?
___Il s’en va au salon du barbier.
Où on lui rasera la barbe, le nez, les oreilles, et les cheveux,
Pour lui faire apparaître identique à tous les autres.

 

Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi

The Inner Man

 

It isn’t the body
That’s a stranger.
It’s someone else.

We poke the same
Ugly mug
At the world.
When I scratch,
He scratches too.

There are women
Who claim to have held him.
A dog follows me about.
It might be his.

If I’m quiet, he’s quieter.
So I forget him.
Yet, as I bend down
To tie my shoelaces,
He’s standing up.

We cast a single shadow.
Whose shadow?
It’d like to say:
“He was in the beginning
And he’ll be in the end,”
But one can’t be sure.

At night
As I sit
Shuffling the cards of our silence,
I say to him:

“Though you utter
Every one of my words,
You are a stranger.
It’s time you spoke.”

 

 

L’Homme intérieur

Ce n’est pas le corps
Qui est un étranger.
C’est quelqu’un d’autre.

Nous fourrons le même
Vilain museau
Au nez du monde.
Quand je me gratte,
Il se gratte aussi.

Il y a des femmes
Qui prétendent l’avoir tenu dans leurs bras
Un chien me suit d’un endroit à l’autre
Qui est peut-être le sien.

Si je me tais, il se tait plus encore.
En conséquence je l’oublie.
Toutefois, me penchant pour lacer mes chaussures,
Il se met debout.

Nous projetons la même ombre.
L’ombre de qui ?
J’aimerais bien pouvoir dire :
“Il était dans le commencement
Et il sera dans la fin.”
Mais on ne peut pas être certain.

La nuit
en m’asseyant ainsi
pour mêler les cartes de notre silence,
Je lui dis :

“Quoi que tu prononces
Chacune de mes paroles,
Tu es un étranger.
Il est temps que tu parles.”

 

Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi
 

Summer Morning

 

I love to stay in bed
All morning,
Covers thrown off, naked,
Eyes closed, listening.

Outside they are opening
Their primers
In the little school
Of the cornfield.

There’s a smell of damp hay,
Of horses, laziness,
Summer sky and eternal life.

I know the dark places
Where the sun hasn’t reached yet,
Where the last cricket
Has just hushed; anthills
Where it sounds like it’s raining,
Slumbering spiders spinning wedding dresses.

I pass over the farmhouses
Where the little mouths open to suck,
Barnyards where a man, naked to the waist,
Washes his face and shoulders with a hose,
Where the dishes begin to rattle in the kitchen.

The good tree with its voice
Of a mountain stream
Knows my steps.
It, too, hushes.

I stop and listen:
Somewhere close by
A stone cracks a knuckle,
Another rolls over in its sleep.

I hear a butterfly stirring
Inside a caterpillar
I hear the dust talking
Of last night’s storm.

Farther ahead, someone
Even more silent
Passes over the grass
Without bending it.

And all of a sudden!
In the midst of that quiet,
It seems possible
To live simply on this earth.

 

 

Matin d’été

 

J’aime rester au lit
Toute la matinée,
La couverture jetée par terre, tout nu,
Les yeux fermés, à l’écoute.

Au dehors ils ouvrent
Leurs livres de premières lectures
Dans la petite école
Entourée de plantations de maïs.

Il y a une odeur de foins mouillés,
De chevaux, de la paresse,
De cieux d’été et de vie éternelle.

Je connais tous les coins obscurs
Où le soleil n’a pas encore pénétré,
Où le dernier grillon
Vient juste de se taire; où les fourmilières
Résonnent d’un bruit comme s’il pleuvait;
Où des araignées en sommeillant filent des robes de mariée.

Je traverse une région où dans les maisons de ferme
De petites bouches s’ouvrent pour sucer,
Où aux basses-cours un homme, torse nue,
Se lave le visage et les épaules d’un tuyau en caoutchouc,
Où le cliquetis de la vaisselle commence à se faire entendre dans la cuisine.

Le bon arbre avec sa voix
de ruisseau de montagne
qui connaît mes pas.
Lui, aussi, se tait. 

Je m’arrête et j’écoute:
Quelque part tout près
Une pierre semble craquer ses doigts,
Une autre se retourner en roulant dans son sommeil.

J’entends un papillon se remuant
Dans une chenille,
J’entends la poussière causant
De l’orage d’hier soir.

Plus loin, quelqu’un
encore plus silencieux
traverse le gazon
sans le faire plier.

Et tout à coup!
Au coeur de ce silence,
Il semble possible
De  vivre en simplicité sur cette terre.

 

Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi

Dismantling the Silence

 

Take down its ears first,
Carefully, so they don’t spill over.
With a sharp whistle slit its belly open.
If there are ashes in it, close your eyes
And blow them whichever way the wind is pointing.
If there’s water, sleeping water,
Bring the root of a flower that hasn’t drunk for a month.

 

When you reach the bones,
And you haven’t got a dog with you,
And you haven’t got a pine coffin
And a cart pulled by oxen to make them rattle,
Slip them quickly under your skin.
Next time you hunch your shoulders
You’ll feel them pressing against your own.

It is now pitch-dark.
Slowly and with patience
Search for its heart. You will need
To crawl far into the empty heavens
To hear it beat.

 

 

Démanteler le silence

 

D’abord lui décrocher les oreilles,
Doucement, pour qu’elles ne débordent pas.
Avec un sifflet aigu lui fendre le ventre.
S’il s’y trouve des cendres, fermer les yeux
Et souffler dans le sens du vent qui les emportera.
S’il y a de l’eau, de l’eau dormante,
Apporter la racine d’une fleur qui n’en a pas bu depuis un mois.

Quand vous atteindrez les os,
Et vous n’avez pas de chien avec vous,
Et vous n’avez pas de cercueil de pin
Ni de charrette tirée par des boeufs qui en font entendre le cliquetis,
Les glisser vite sous votre peau.
La prochaine fois que vous haussez les épaules
Vous allez les sentir presser contre les vôtres.

Il fait maintenant nuit noire.
Lentement et avec patience
Chercher son coeur. Vous aurez à
Avancer à quatre pattes très loin dans les cieux vacants
Pour en entendre le battement.

 

Traduction en français d’Elizabeth Brunazzi