Chronique du chemin (4)

Un seul poème, le poème seul

 

        Un de mes amis-poètes, bien que fort peu arriviste, ne peut s'empêcher de regretter, au fil de nos conversations, que tel romancier à succès, tel dramaturge mondain bénéficient d'une couverture médiatique à laquelle la poésie ne peut rêver.
        A cet ami, j'aimerais rappeler le sens et les leçons de l'histoire. Qui lit encore aujourd'hui Eugène Sue, l'Amélie Nothomb du romantisme ? Qui se souvient de Porto-Riche, le dramaturge  couronné par la bourgeoisie industrielle fin de siècle ? Tous deux sont des contemporains exacts de Mallarmé et de Rimbaud pour le second, de Nerval et de Hugo pour le premier.
        Déjà, les romanciers qui ornaient notre jeunesse – un Bazin, un Cesbron- entrent dans ce qu'un poète, Jacques Prévert, appelait « la nuit froide de l'oubli ». Un Anoulih, un Giraudoux semblent de nos jours bien datés. Ce sont les contemporains de Char et de Guillevic. Ghelderode et Crommelynck exceptés, qui, hors des spécialistes, peut encore citer un dramaturge de Belgique, tous institutionnels en leur temps alors que les deux premiers ne récoltaient qu'un mépris condescendant ?
        Vous m'objecterez que les poètes, eux aussi, finissent par être oubliés. Certes. Mais le poète a un avantage : son travail est un bouchon sur l’océan des âges, là où le romancier et le dramaturge sont des paquebots. Plongé dans la tempête, le paquebot coule corps et biens. Le bouchon surnage, flotte, entre dans un port, remonte le delta d'un fleuve ou encore aborde au rivage d' une île inconnue.
        Le poète n'ignore pas que ses livres seront oubliés en tant que tels. Mais au hasard d’une anthologie, d'un site, d'un blog, d'un éditeur courageux, d'un lecteur curieux, d'un traducteur éclairé, un de ses textes ressortira des eaux que l'on croyait opaques. Un seul ? Oui, sans doute, et c'est énorme. Des plus grands, Baudelaire ou Rimbaud survivent quatre ou cinq poèmes, guère plus.
        Oui, c'est incontestable notre nom sera oublié mais, un jour, quelques mots sortiront du gouffre. C'est pour que vivent ces quelques mots et pour eux seuls qu'il faut, humblement mais fermement, continuer à publier des livres de poésie.