Chronique du veilleur (14)

                                         On lit un livre de poèmes de Pierre Chappuis comme on suit un sentier familier : le ciel, ses nuages, les arbres, la rivière, l’horizon, à chaque pas semblent changer de couleurs et de formes, et le paysage se renouveler alors, d’éclairs en échappées, de souffles en silences arrêtés.  L’œuvre compte de nombreux volumes, principalement publiés chez Corti. Elle est marquée par une unité d’écriture où les intervalles entre les mots et les vers semblent tout aussi inspirés que les syllabes elles-mêmes. Le poète déclare : « Peut-être avons-nous à admettre (…) que notre appréhension des êtres, de toutes choses soit fragmentaire, lacunaire, faite d’écarts, de marges, d’attirances réciproques… »

                                     Entailles en est l’illustration parfaite. La lumière nous arrive par de petites brèches de phrases comme entre deux rochers ou à travers des feuillages où joue la clarté du jour.

                                       D’instant en instant

                                      -ponctuation mouvante et brève-

                                      air, espace se recréent.

Brisures, scintillements, fusées des courants d’air, mais aussi lignes comme d’un dessin à peine esquissé par un calame chinois, l’écriture sourd d’un contact sensoriel pour s’élever très vite vers de hautes cimes toujours instables, hésitantes, perdues dans la buée ou la brume, comme dans des interrogations muettes, insolubles.

                                       Solaire, ce toit,

                                      page où s’engouffre,

                                     fascinée, la lumière.

 

                                    De nuit s’inscrivit

                                   à l’aveugle

                                   une écriture de neige.

   

                                   Poème en haillons.

On ressent à la fois bonheur dans ces visions fulgurantes et incertitude quant à leur sens, au rôle éminent des hasards. Le poème est comme un crible où soleil et ombre inscrivent leurs incessantes révélations. Pierre Chappuis décèle le moindre signe annonciateur, il choisit de s’effacer pour laisser tout l’espace à cette météorologie radieuse. La première personne disparue, ne reste alors que ce que la poésie a filtré de plus pur :

                                    Débris de nuit

                                   concassés, blancs,

                                   passés au tamis.

 

                                 Pointes d’écume

                                jaillies d’un brasier de neige.

                              

                              Poussière tombée des nues.

 

Et il faut reprendre sans cesse la marche comme la lecture de ce livre, car rien ne s’épuise de ces paysages effleurés, épurés, rendus à leurs qualités essentielles, qu’un esprit assoiffé d’absolu peut sonder vraiment au plus profond.

                               A tendre, invisibles,

                              et détendre sans cesse

                              d’invisibles fils.

Fils d’une finesse incomparable, d’une fragilité et d’une force poétique tout à la fois, que le poète tisse et retisse pour nous, admirablement.