Chronique du veilleur (18). Jean-Claude Pirotte

 

Jean-Claude Pirotte n’en avait jamais fini avec son enfance. Enfance détestée ? Enfance où poésie et musique se penchaient maternellement sur lui, à défaut d’une mère aimante et proche.

 

              J’ai plus de septante ans je rêve
              comme un vieux gamin de sept ans,

 

a-t-il confié en soupirant dans Gens sérieux s’abstenir. Ces soupirs, ces souvenirs sans doute d’anciennes souffrances, il les a mis en mots et en musique. Lui, « l’immature », de fugue en exil, de fuite en nostalgie, est « revenu de tout / sans être allé nulle part » (Faubourg), s’accrochant à des complaintes quasiment intemporelles comme à des bouées de sauvetage. Dans ses logis de passage, il allait « ouvrir la porte du grenier » pour « laisser les fantômes descendre », fuyant « les grandes personnes » qu’il trouvait toujours assommantes, sans trop savoir quelle était la part du songe et celle de la réalité. Mais il était une compagnie sur laquelle il pouvait compter à coup sûr :

 

               l’enfant que je fus le savait
              la mort était sa partenaire
              non pas terrifiante elle avait
              toujours plutôt la tête en l’air  (A St Léger suis réfugié)

 

Cette familiarité avec la mort ne date pas de la maladie cruelle qui l’a emporté. Elle est tout aussi ancienne que le sentiment de la durée et du temps sans pitié que le poète éprouve depuis l’enfance :

 

                faire allégeance au temps
               est tout ce qui importe  (Une île ici)

 

Pas de révolte, pas d’aventure extraordinaire, mais des rêveries, des flâneries, et l’écriture des poèmes. « Chaque nuit j’écris sous la lampe et l’ombre va et vient lentement autour de la table… » (Faubourg) Cette ombre qui rôde ne porte pas de masque monstrueux, elle suit bien fidèlement les allées et venues de la plume sur le papier comme les errances et les exils d’une vie « à l’envers », « très fantomale en somme » (La vallée de misère). Et les poèmes ne cherchent pas l’évasion ; « l’anodin, le banal, la déroute quotidienne, voilà l’essentiel » (Un Voyage en automne). Ainsi, la métrique si souvent régulière, les rimes même, sont une forme de résistance « au vide obscène des poèmes »,  à la dérive qui menace de tout emporter. L’écriture cependant ne peut cacher tout à fait l’hésitation, l’ennui, le doute incurables, avec cette claudication sourde ou voilée entre gaieté et tristesse, bonheur et malheur, dont le poète fait parfois même un sujet de poème :

 

                  ce n’est pas que je sois gai
                 ce n’est pas que je sois triste
                 c’est que je suis rien du tout
                si possible moins encore  (Faubourg)

 

La musique seule devrait rester le témoin de la sempiternelle question : « Ai-je vécu ? », aucun poème ne pouvant en dire plus, aucun poème ne « guérissant rien ».  « En  vérité seule compte la musique, elle est le style même, et sa lumière », dit-il dans Un Voyage en automne. Musique d’une « élégie grise et rose » ou « prière sans mots », « chant à peine modulé » qui vient doucement visiter l’âme à l’improviste.

 

                    Il y a deux cents ans
                   que je rimaille ainsi

 

plaisante-t-il dans Ajoie, sans se faire d’illusion (« personne ne m’entend ») et en persévérant malgré tout, « contre l’évidence et le monde. »

Jean-Claude Pirotte a maintenant fini de « décéder à petit feu. » Il a rejoint « l’enfance absolue » qui le hantait. Il demeurera toujours pour nous l’envoûtant réconciliateur de l’éphémère et de l’éternel.

 

 

A Saint-Léger suis réfugié, L’Arrière-Pays, 72 pages, 11 euros
Gens sérieux s’abstenir, Le Castor Astral, 112 pages, 13 euros
Une île ici, Mercure de France, 208 pages, 17,50 euros