Chronique du veilleur (19). Une anthologie de la poésie chinoise en pléiade

 

Il est impossible de visiter complètement un monument de la littérature universelle. Celui de la poésie chinoise est un immense palais, vieux de 3000 ans. Il y a des salles richement ornées, rhapsodies, ballades, lamentations… Il y a aussi de minuscules couloirs qui débouchent sur l’infini, d’une fragilité de fleur de lotus. Au VIIIème siècle, Li Bai écrivait que la poésie doit être « une fleur de lotus sortant de l’eau pure / Naturelle, dépourvue de toute décoration. »

 D’où vient cette impression de naturel et de pureté ? L’écriture poétique chinoise, dès les commencements (le premier florilège, le Shijing, date du Xème siècle avant notre ère et est attribué à Confucius lui-même), est une écriture d’allusions. Quand la musique lui est associée dans les premiers temps, quand la peinture et la calligraphie s’y mêlent, comme chez Wang Wei au VIIIème siècle, on ressent fortement une ouverture aux présences vivantes, un dialogue incessant entre la personne du poète et l’univers. Rien ne se fige, le paysage parle une langue de silence et d’eau, le poème lui répond, « poème de montagne et d’eau », comme le montre bien Rémi Mathieu, le directeur de cette anthologie. La simple affirmation des existences végétales, des signes annonciateurs d’une saison, suffit à faire vibrer et mouvoir le paysage écrit et peint :

 

Il reste un peu de neige aux montagnes du nord,
Mais déjà des fleurs rouges brillent aux bois du sud.
Un torrent caillouteux rince des jades purs
Et de gracieux poissons nagent au fond de l’eau. (Zuo Si)

 

L’apparente naïveté ne doit pas nous tromper. Dès le IIIème siècle de notre ère, le poète s’interroge sur l’art littéraire, sur la fonction et les effets de la poésie. Ainsi Lu Ji peut-il être considéré comme le premier critique littéraire quand il parle du poète :

                 

Il met en cage le ciel et la terre
Dans une forme perceptible,
Il enferme toutes les créatures
Dans la pointe de son pinceau(…)
Grande est l’utilité de la littérature (…)
Il n’est de lieu si lointain qu’elle n’y atteigne,
De principe si subtil qu’elle ne l’éclaire.
Par sa fécondité, elle égale nuages et pluie…

 

Le contemplateur connaît l’usage de l’immobilité, du silence, de l’attention. Sa réceptivité lui permet d’entrer en dialogue avec le visible et l’invisible qui ne forment qu’une seule et unique trame, jusqu’à l’infini. Ainsi, Meng Hoaran, au VIIIème siècle :

                                       

Je pense à Yangzhou, à mes vieux amis.
Je confie mes deux coulées de larmes,
Et les envoie, à l’ouest de la mer, à l’infini.

 

Li Bai songe à sa rencontre avec le Garçon Vert, « aux cheveux juvéniles noués en double chignon ». Elle s’est produite alors qu’au bord d’une falaise il contemplait « l’univers » :

 

A l’aube, je fais du pic Riguan l’ascension,
Je lève la main et ouvre la porte des nuages.
Mon esprit s’envole dans les quatre directions ;
Comme si je me trouvais hors du monde…

 

Le Garçon Vert a disparu brusquement, le poète achève alors son poème et sa promenade : Dans l’infini, je veux le rattraper, mais comment ?

 

François Cheng a écrit : « L’âme est quelque chose qui devient. » La poésie chinoise, à travers les âges, est tout entière aspiration, elle sort du temps mesurable et périssable pour faire passer l’âme dans l’éternité des instants, sans jamais pour autant briser le lien qui l’attache à la terre et à la chair. En ce sens, elle fait devenir l’âme , lui permet d’accéder un peu plus à l’être.

 

Arrêtons-nous avec Quiao Ji, un des 400 poètes présents dans cette anthologie (1280-1345). Il nous entraîne d’une cascade de montagne jusqu’à la Voie Lactée. Cette écriture du XIVème siècle nous paraît extraordinairement d’aujourd’hui. N’est-ce pas la plus belle preuve de la puissance et de la profondeur de cette littérature ?

 

Le métier à tisser du ciel s’est arrêté, et la lune sa navette se repose un moment.

Depuis son sommet la falaise est drapée d’un tissu de soie blanche de neige, froide !

Des fils de glace ruisselant en pluie sont suspendus au Fleuve du firmament.

Depuis des millénaires, ils n’ont jamais séché ;

Leurs fleurs de rosée sont par trop fraîches pour qui ne porte qu’un mince vêtement.

On dirait un arc-en-ciel s’abreuvant d’un torrent,

 Un dragon de jade qui descend la montagne,

Une neige de lumière envolée depuis la grève.