Chronique du veilleur . 3

La forme du carnet est à l’évidence autobiographique. Mais, par opposition avec le journal intime, le carnet retient des impressions, des pensées que son auteur juge essentiel de ne pas perdre. Deux volumes de carnets, à la fois poétiques et spirituels, sont absolument à lire :

Le mendiant d’infini  (L’Arrière-Pays) recueille des fragments d’une religieuse, Françoise Azaïs de Vergeron, entrée au monastère de Sainte-Marie-de-Prouilhe dans l’Aude en 1948.  Max de Carvalho a composé ce florilège absolument unique où les louanges se succèdent avec une fraîcheur d’âme qui bouleverse le lecteur. Mais l’auteur dit aussi sa faim, l’abîme « de privation » qu’elle sonde en elle, sa détresse même que seule la Croix peut apaiser. C’est toute l’étendue des émotions et des élans intérieurs dont nous suivons l’aveu, le chant, l’effusion.

                       Prière silencieuse,
                            mystérieuse,
                        tellement cachée
                       et enfouie en moi
                      que si Tu cessais
                     de me la donner
                             je crierais
                      que Tu m’arraches
                             le cœur.

 

On rejoint là les textes les plus anciens du Christianisme, les plus classiques aussi, l’expression la plus simple et la plus ardente ne souffrant aucune altération du temps. Les noces, l’attente de l’Aimé, le ravissement, tout vient chanter ici les notes les plus pures.

                               Ta nuit n’est pas obscure,
                  elle est plus lumineuse que l’aurore.

                               C’est la nuit de l’aimée
                                unie à son Amant –
                            qui la transforme en Lui.

 Les carnets de Janine Modlinger sont des recueils d’instants de grâce que chaque être humain peut vivre dans la vie de tous les jours, mais que seul un vrai grand poète peut saisir dans la force et la justesse de l’écriture. Mais avant toute rédaction, il faut savoir regarder, écouter, s’émerveiller. Janine Modlinger a ce don si rare de l’accueil authentique et profond. Une lumière à peine (Editions de l’Atlantique) est à chaque phrase animé, éclairé, porté par une quête inlassable de la lumière infinie.

     La traversée du vivant, bénie, louée de jour en jour, cet apprentissage de la louange qui, loin d’être naturelle, s’apprend et se tisse comme un ouvrage jamais achevé.

Janine Modlinger sait combien le miracle est proche et fragile à la fois. Il peut survenir et transfigurer tout l’être pourvu qu’on l’accueille, qu’on s’incline devant lui, en sachant bien qu’il faut « s’effacer pour laisser place à plus grand que soi. » Voilà qui est religieux (le judaïsme dans lequel elle trouve ses racines est d’abord, dit-elle, « ouverture à l’ouverture ») et en même temps profondément humain. Tout l’humain en effet, corps, esprit et âme, sensualité, compassion, prière, vient s’inscrire dans ces magnifiques pages. Les mots reconnaissent leurs limites devant la toute puissance de l’indicible entrevu. Le poète sait avouer que l’écriture tisse seulement « un fin voile de sens autour de l’énigme. » Mais c’est beaucoup.

                 Seul le silence en soi, le retour au grand silence, ranime en nous une ébauche d’humanité.

Une lumière à peine, un livre qui réchauffe l’âme et qui rayonne !