Chronique du veilleur (5),

 C’est un petit livre de poèmes publiés pour la première fois dans le numéro 69 de la revue d’inspiration chrétienne Résurrection au printemps 1995. « La table est mise / l’assiette est nue » dit le premier poème : la voix est là, simple, grave, prête pour les choses essentielles. Thierry Metz était un homme de terre et d’outils. Terre (Opales/ Pleine page) le montre en chemin :

                        Ce n’est qu’un chemin
             rendu dans ma gorge
            un sentier porté par les oiseaux
           par la biche
          j’enviais la source d’être aussi solitaire
          d’être épargnée.

 

Il écrit aussi : L’outil m’entraîne. Quelquefois détesté mais grave. Mais soucieux. Et le Journal d’un manœuvre ne parle pas que de chantier et de maison à bâtir, mais d’un « campement d’hommes, venus pour écouter la terre, pour dire… presque rien… une parole cernée d’oubli, de nécessités, mais dans l’inépuisable. » Thierry Metz avait ce don rare d’être à l’écoute du plus petit miracle, de ressentir la chaleur du cœur le plus solitaire ou le plus fermé.
Beaucoup connaissent le destin tragique qui fut le sien, l’accident mortel de son jeune fils, la détresse qui s’en suivit, la mort qu’il s’est lui-même donnée en 1997. Mais ce qui touche le plus un lecteur d’aujourd’hui, c’est cet exemple qu’on pourrait presque qualifier de saint, d’une vie de labeur, de foi et d’amour, chaque jour reprise comme on reprend un fardeau pour avancer un peu plus loin.

                           Chaque jour je remonte le bois sec
                          sur mon épaule
                         comme un corps
                         que j’aurais trouvé sous un arbre
                         n’ayant plus que lui
                        pour nous réchauffer

 

L’écriture poétique pour lui relève de la même disposition du corps et de l’âme, elle ne fait qu’un avec sa façon d’être, d’accueillir l’autre, de ne pas s’enfermer :

                          Ecrire
                         comme si j’arrivais de nulle part
                         comme si ma main
                         dans la nuit
                        avait reconnu l’âne
                       son trésor de paille.

Lorsque la douleur le submerge, sa parole devient d’une intensité et d’une intimité désarmantes, comme celle d’un proche qu’on voudrait tant secourir et qu’on voit partir dans une forêt de ténèbres inconnue d’où il ne reviendra pas :

                            Je ne sais
                           comment j’arrive à me suivre
                          à m’entendre
                          à racler le peu qui me reste.

Thierry Metz ne pouvait s’installer nulle part, quelque chose le poussait, une grande force invisible, quelquefois effrayante. Jusqu’à la limite extrême de ses forces, il put travailler, au moins écrire (son dernier livre : L’homme qui penche, Opales/Pleine page, 1997) « pour retenir, peut-être, ce qui était plus penché que lui. »
 Quelle conclusion donner, sinon celle de la préface émue que Jean Grosjean avait écrite pour Le Journal d’un manœuvre (« L’Arpenteur », Gallimard, 1990) :
Ce que nous pouvions prendre pour un univers de médiocrité banale se trouve être une merveille. Elle ne nous retient pas par la manche comme font les vendeurs forains. Elle parle à mi-voix et l’entende qui veut. Elle dit : Qui que tu sois tes instants ne contiennent rien d’autre, mais ils sont des miracles.