Chronique du veilleur (6)

  Alain Suied nous a quittés en juillet 2008, à l’âge de 57 ans. Son œuvre de poète, d’essayiste, de traducteur est d’une très grande force, son parcours commencé dès l’adolescence par une publication dans L’Ephémère a une originalité au moins aussi remarquable que ce dernier livre, Sur le seuil invisible, paru comme les précédents aux éditions Arfuyen. Se sachant condamné par la maladie, Alain Suied a écrit les poèmes de ce livre au fil des jours de sa dernière année et les a fait connaître au fur et à mesure sur un blog jusqu’au 16 juillet 2008, huit jours avant sa disparition.
   Toutes les grandes inspirations d’Alain Suied se retrouvent là, dans cette lumière particulière de la solitude d’avant la mort : d’abord celle de la naissance (le poète avait beaucoup étudié la psychanalyse), souvent liée au thème de la douleur et du désir, mais aussi à la parole :

 

                                      La parole viendra.
                                     Pure ? Non, dans les sangs
                                     et les souffles de la naissance.

  La parole du poème dévoile « l’évidence du mystère », c’est ce prodige que le poète n’aura cessé de dire et d’explorer.

 

                                      A chaque instant
                                     la parole nous éveille
                                     à la secrète Présence.

  Pour que nous puissions l’approcher, il nous faut sortir de l’étau quasi totalitaire de la « modernité », de cette modernité qui « veut détruire l’Allégorie, comme elle nia le rêve et la vérité « Génésiaques ». Alain Suied, qui savait ce que c’est que se battre quotidiennement pour gagner sa vie, nous confie qu’il écrit le soir, après une dure journée de travail, « à la dérobée », la seule façon de « devenir humain ». Sous la froideur des techniques et des règles, le poète retrouve la chaleur du sang :

 

                                         Masques ! Sous vos armatures
                                        de froid métal, le visage
                                        le pur visage saigne.

  Cette chaleur, il veut la communiquer aux autres, car la poésie est d’abord pour lui « écoute et partage ». Il le fait avec une énergie, une conviction qui emportent et enflamment. Malgré toutes les épreuves, il garde l’espérance pour l’humanité en marche et en lutte.

 

                                       Il ne faut pas craindre les gouffres.
                                      Il faut craindre
                                     notre hésitation à les affronter.
                                    Le Poème lutte.
                                    Il sait que toute ténèbre
                                   porte une clarté nouvelle.

  Dans une adresse aux jeunes poètes en décembre 2007, il les appelle à se défaire de ces aliénations froides dans lesquelles la société nouvelle les emprisonne : la poésie a sans doute cette mission de vérité à remplir, peut-être son ultime mission, « face aux machineries du Social, aux cruautés répétitives de l’Economie, aux manipulations des propagandes, aux risques planétaires de vacillement global vers la violence. »
  Alain Suied a ainsi témoigné hautement de son engagement d’homme et de poète, fervent missionnaire de la poésie, le regard pur tourné toujours vers l’horizon de l’avenir.

 

                                      Le vent ne sait pas
                                     qu’il porte les graines

                                     d’une autre mémoire.

 

                                    Le ciel ne sait pas
                                    qu’il transporte les rêves

                                   d’un autre oubli

 

                                   La chair ne sait pas
                                   qu’elle emporte tout le passé

                                   dans un seul avenir.