Chronique du veilleur

Le 7 mars 2012 a été officiellement décerné le Grand Prix National de la Poésie à Anne Perrier . Ce prix, ressuscité par Frédéric Mitterrand, avait jadis couronné Francis Ponge, Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy … Il honore aujourd’hui un grand poète de Suisse romande, auteur d’une œuvre tout à fait remarquable, d’une richesse poétique et spirituelle incomparable .

                   Anne Perrier a mené durant toute sa vie (née en 1922) une quête intérieure, que sa conversion au catholicisme durant sa jeunesse a sans doute avivée . Elle m’a toujours dit qu’elle ne pouvait composer que « dans sa tête », le poème prenant forme peu à peu en elle jusqu’à ce qu’il soit prêt à être transcrit sur le papier . La maladie a empêché, hélas maintenant, la poursuite de cette œuvre qui est tout entière rassemblée dans le volume La Voie nomade et autres poèmes aux éditions de L’Escampette .

                   Il y a dans cette œuvre relativement brève « une sorte de mélodie intérieure » selon les propres termes du poète . Cette mélodie se fait entendre dès les premiers vers lus, elle vibre en nous et nous change à mesure que la lecture s’approfondit .

O désirable
Eternité
Dans la rose d’une heure
Dans les yeux qui passent
Dans la voix qui luit
Dans la beauté des jours
Qui coulent vers la mer
Je te bois comme un vin

Tout en effet est tourné vers l’absolu divin, souvent deviné sinon nommé . Et cet absolu apparaît dans le moindre et l’infime, dans l’ouverture d’un paysage, dans la lumière éblouissante d’un instant .

Ne me retenez pas si
Au détour du chemin
Tout à coup
Emportée vers les sources du jour
J'escalade le chant du merle

Anne Perrier citait volontiers une formule de Paul Valéry : « La Poésie devrait être le Paradis du langage » . On peut dire que sa poésie atteint cette réussite, si rare en notre temps, d’une écriture poétique simple, comme translucide, et d’une intensité spirituelle qui force l’admiration et entraîne à la méditation la plus profonde . Il y a là, comme elle a tenté de le définir dans un discours, « une manière de posséder comme ne possédant pas, de prendre en acceptant de perdre aussitôt . »  Son chant s’élève, à la fois fragile et sûr du sens qu’il prend, toujours plus pur et plus haut :

Ce chant trop lourd
Je laisse à la nuit son poids d’ombre
Et le reste
Je le donne à l’espace
Qui le donne à l’oiseau qui le donne
A l'ange éblouissant

La « voie nomade » sur laquelle elle nous entraîne voit la poussière voler, les fleurs se défaire, le vent les emporter . Mais place est faite alors à l’essentiel qui a brûlé comme un grand feu dans l’âme du poète . Cet essentiel, Anne Perrier le dit avec les mots de l’enfance, de l’innocence retrouvée . Ils s’entourent toujours du silence de la méditation ou de la prière . Pauvreté est sa « demeure », nous dit-elle . Sa vie et sa mort se veulent tout aussi discrètes et pleines que l’est son œuvre.

Mourir en douce
Sans avoir dit un mot
De trop
Sans que l’âme éclabousse
La rue
Quitter la vie
Comme un fleuve ingénu
Remonterait sans bruit
Vers sa source

Elle qui voulait garder « un cœur nomade », nous donne un magnifique exemple de poésie d’âme libre et engagée à la fois, qui nous attire irrésistiblement dans sa lumière de Paradis .