Chronique Lazaréenne (1)

par : Luc Richir

La nuit tombe sur Nouakchott. Baraquements en tôle ondulée disséminés sur un sol dont l’aridité est renouvelée en continu par le vent, ce vent granuleux, jaune, palpable, qui crevasse la vue d’éclairs larmoyants. La nuit tombe et la ville, lueur après lueur, se découvre hantée. Foyers dans les cours où l’ombre s’affaire, démesurée, des femmes. Embonpoint nonchalant des mauresques accroupies en dessous du croissant électrique d’une enseigne. Des mains, surgie des plis poussiéreux d’une melahfa, se tendent dans le vide laissé par les clients de la pharmacie.  

Il m’a semblé que la nuit (la « sorgue », comme dit l’argot), poudrée d’étoiles, nous veillait avec la douceur d’un vent libéré par la disparition du soleil. Nous attendions qu’un taxi nous emporte sur des routes improbables. C’est alors que des bras ont poussé vers moi ce qui devait être un enfant : son boubou, si blanc que son visage était un masque de nuit posé sur la nuit. Des gens, que je ne connaissais pas, que je serais incapable de reconnaître — je me souviens de mains posées sur des épaules malingres, d’un geste qui tremblait d’abandonner ce qu’elles couvaient avec tendresse — m’ont entouré, une voix s’est adressée à moi. Elle m’implorait d’accompagner cet enfant qu’on disait bien malade. J’ai répondu qu’un médecin serait plus indiqué. Il me fut répondu que des médicastres avaient été consultés, ou plutôt leur onéreuse expéditive incompétence.

J’ai senti la pression d’une main sur mon bras. Mon compagnon de route, d’une voix ferme et avisée, me mettait — ou plutôt nous mettait en garde contre toute forme de complaisance humanitaire.

— Nous ne connaissons pas ces gens. Soit, ils s’engagent à payer le taxi. Mais s’il arrivait au gamin de décéder en cours de route ? Le gosse est-il seulement assuré ?

— Qu’est-ce que tu me parles d’assurances ? C’est la nuit, la fièvre monte. Seules les étoiles gardent la tête froide.

Tout autour de nous, des ombres s'étiraient : des chats. Leurs yeux étaient cris­tal­lins, fulminants et vides. Électrisés par la faim, ils sur­gis­saient des lueurs du couchant par pe­tits dé­ta­chements souples. Ils se blot­tis­saient sur le capot du taxi. Ne bou­geaient pas, pelo­ton­nés sur la tôle encore chaude du moteur. Sentinelles d'un fir­ma­ment si­len­cieux.

Ce soir-là, je me suis senti investi d’une forme intérimaire de paternité par des messagers anonymes, fantomatiques, dont l’obscurité amplifiait la voix. La splendeur lunaire de leurs boubous leur conférait cette prestance aérienne qui ne sied qu’aux anges. Leurs voix n’imploraient pas, ne suppliaient pas ; en revanche, il en émanait une autorité due à la subtile anxiété qui en altérait le timbre. Comme s’ils formaient un peuple animé d’un souffle qui puisait dans la brise nocturne sa douceur persuasive. Il y avait une femme parmi eux, elle se tenait en retrait, laissant aux hommes le soin de négocier le transfuge de l’enfant. Car c’était bien d’un transfuge qu’il s’agissait, d’une désertion de tout ce que la capitale incarnait, d’une sorte de coup d’état fomenté contre la souveraineté pompeuse de « la » science. L’individu, ces individus, avaient pris la décision, en dépit du « bon sens », de me confier un enfant dans l’espoir que je le laisse aux mains d’un guérisseur censé l’attendre à deux cents kilomètres plus au Sud.

Ces sommets  dialectiques, je suis sûr que Félix, qui me faisait l’honneur de partager mon taxi, avait dû les mesurer d’un œil goguenard à mesure que l’oxygène se raréfiait dans ses neurones engorgés d’inepties laïques. Au départ, je n’étais pas loin de partager son avis. Mais, me servir ce baragouin, qu’il soupe son pain toubab dans les vespasiennes de sa suffisance ! D’un geste emphatique, j’ai balayé ce qu’il y avait de ciel à portée de main, c’est-à-dire peu de chose, et j’ai promis aux Invisibles de veiller sur l’enfant.

Nous avons pris place sur la banquette arrière du taxi. Le petit s’est allongé en travers de mon corps pour y trouver la position la plus confortable. Durant les heures que le voyage allait durer, j’ai veillé à ce que, appuyé sur ma hanche, il puisse respirer l’air de la nuit. J’épiais sa respiration, tantôt rauque, tantôt haletante. Lancé à corps perdu dans un baroud acrobatique, le taxi bondissait, rebondissait comme un tonneau roulé de vague en vague. Tandis que nous roulions à vive allure vers le Sud, je sentis le corps de l’enfant que l’épuisement m’abandonnait. Je me suis dit que les étoiles ne permettraient pas qu’il meure dans une solitude aussi radieuse, aux côtés d’un toubab qui lui servait d’appuie-tête. Durant deux bonnes heures, j’ai observé une immobilité attentive à son moindre souffle. Quand j’avais l’impression qu’il ne respirait plus, je m’inclinais jusqu’à flairer la tiédeur de son haleine.

Pourquoi m’avoir confié cet enfant ? Comment ses proches pouvaient-ils deviner que j’en prendrais soin comme s’il s’agissait de Dieu en personne ? Etait-ce dû à la structure des rapports qui les inscrivaient dans un vaste champ de solidarités, aussi vaste que le désert ? Si tel était le cas, ils m’avaient fait l’honneur de me compter parmi eux, honneur que mon voisin Félix s’était empressé de décliner de peur d’avoir à répondre d’obligations qu’il n’avait pas consciemment contractées.

La route filait dans la nuit où l’on apercevait, de loin en loin, des feux de campement. La nuit, en cette Afrique, ne se laisse pas gagner par le regard. Elle l’absorbe sans l’aveugler, elle le nourrit d’une épaisseur qui en appelle à tout ce qui supplée à la vue : le toucher, les odeurs, et, surtout, cette sensation que la peau seule est à même d’éprouver : la densité des corps, leur température relative selon qu’ils sont proches ou lointains, volumineux ou ténus. Dans la nuit, tout s’inverse. Alors que la clarté du jour nous donne à croire que nos yeux prennent possession des choses à distance, dans la nuit, ce sont les choses qui prennent possession de nos sens dans une proximité qui nous inquiète. Elles se gorgent d’une présence tentaculaire. Nous sommes incapables d’en dessiner les contours, de les projeter sur une surface intermédiaire entre la vue et ce que nous sommes censés voir. Non que la nuit soit le règne de l’immédiateté. Ce qu’elle substitue à la médiation simple des formes est un complexe de gestes mouvants qui n’aboutissent que rarement — pour ainsi dire jamais — à nous donner l’image, à la fois évasive et perceptible, d’une réalité visible.