CINQ POEMES DE JEAN-PIERRE LEMAIRE

par : Anonyme

MISERICORDE

 

Quand il t’est donné de voir cette vie
non plus seulement sous le ciel
mais comme à travers lui
(tu devines alors l’existence
d’un second ciel en transparence
et même parfois d’un troisième)
tu peux supporter le cri du peuplier
les yeux des offensés et ta propre histoire
comme si la mémoire à cette profondeur
prenait la couleur de la miséricorde
de même que l’air devient bleu…

 

                                                       Les marges du jour, La Dogana, 1981.
 

PATIENCE

 

On n’aperçoit jamais que l’envers de la nuit
l’aiguillée minutieuse, imprévisible des étoiles
cousant peut-être les poches du ciel
ou le bouton unique du soleil
L’endroit, dit-elle, est encore plus beau
C’est un autre jour
On le verra quand tout sera fini

                                                                              Les marges du jour (La Dogana)

PREMIERE VEILLE

 

Avant nous la nuit peut-être était plus claire
et le silence plus léger, comme à la campagne
car il y a dans l’homme une lie du silence
un dépôt de la nuit et l’air qui nous reste
au-dessus pour chanter s’amenuise
sauf si le mot se détache du fond
faisant vaciller la vue en montant
Quand une parole a pu s’en échapper
la nuit pousse un profond soupir
qui avance d’une heure les étoiles
et fait grandir le ciel par en bas

 

                                                                           Les marges du jour (La Dogana)

TOUT UN PEUPLE EN BLEUS DE TRAVAIL

 

Tout un peuple en bleus de travail
s’affairait au-delà des murs du potager
autour des locomotives aux roues gigantesques.
Nous allions les voir quelquefois la nuit
qui haletaient doucement au dépôt
comme des bêtes à peine apprivoisées.
La vie nous précédait alors de quelques mètres.
Nous avons cru plus tard la dépasser
et il nous faut ici de nouveau l’attendre
comme une petite sœur barbouillée de groseilles.
 

TU RESTES AU LIT ENCORE UN MOMENT

 

Tu restes au lit encore un moment.
La petite flamme allumée hier
dans la nef obscure, au milieu des voisins,
ne s’est pas éteinte.
Si tu ouvres les volets,
le grand soleil l’éclipsera
mais dans le demi-jour elle se reflète
sur la glace de l’armoire,
le globe gris de la pendule
arrêtée depuis un siècle,
soulève un peu les ombres du plafond ;
c’est elle qu’attendait
la vieille maison.
En brûlant, elle creuse
en toi sa propre place
jusqu’aux années profondes,
aux enfers de la famille
où la file des ancêtres
se passe le mot depuis samedi,
commence à remuer
derrière la porte ouverte.