Contre le simulacre

par : Paul Guillon

 

Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poésie conçue comme action politique et méta-poétique révolutionnaire : et vous ? (vous pouvez, naturellement, ne pas être en accord avec nous, ou être d’accord dans un sens diamétralement opposé au nôtre)

La poésie me paraît au contraire échapper largement au champ politique même si le sens du  bien commun, l’exaspération ou l’engagement pour une cause, la Résistance par exemple, ont pu parfois et peuvent encore inspirer de beaux poèmes – mais ils ont aussi engendré de bien mauvais textes qui confondent slogan et littérature, rhétorique (au mieux) et poésie.

Pourquoi vouloir absolument faire coïncider poésie et politique ? N’est-ce pas une manière de justifier l’existence de la poésie, de lui chercher une raison d’être et donc finalement de la décrédibiliser ? Comme le disait Baudelaire, « dès lors l’art n’est plus qu’une question de propagande ». Ou Robbe-Grillet : « Ou bien l’art n’est rien ; et dans ce cas, peinture, littérature, sculpture, musique pourront être enrôlées au service de la cause révolutionnaire ; ce ne seront plus que des instruments, comparables aux armées motorisées, aux machines-outils, aux tracteurs agricoles ; seule comptera leur efficacité en tant qu’art ; ou bien l’art continuera d’exister en tant qu’art ; et dans ce cas, pour l’artiste au moins, il restera la chose la plus importante du monde ».

Chaque chose à sa place. Alexis Léger faisait de la politique, Saint John Perse écrivait des poèmes. Deux versants d’une même existence. Deux ordres différents. L’exemple de René Char/Capitaine Alexandre et ses Feuillets d’Hypnos me semble également devoir être médité. L’homme engagé a fait ici le choix, inéluctable selon lui, bien qu’à rebours de celui de beaucoup d’autres poètes de sa génération, de mettre entre parenthèses la poésie durant son engagement le plus intense, ne laissant de ces mois de combat que quelques notes brûlantes dont « un feu d’herbes sèches eut tout aussi bien été l’éditeur ».

Certes, la politique et la poésie ont en partage la parole et le monde et en ce sens la république, le bien commun. Mais elles ne sont pas du même ordre. L’œuvre de la poésie est à la fois tellement plus humble et infiniment plus grande. La politique reste du côté du pouvoir, de la gestion – nécessaire – des choses, du provisoire. La poésie, quant à elle, nous dessaisit, nous dépossède et, bien que pleinement ancrée dans la réalité, penche déjà du côté de l’eschatologie.

 

2)    « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Cette affirmation de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Le péril croît-il vraiment ? Et de quel péril parlons-nous ? Les hommes ont-ils jamais voulu de poésie, de vérité, de sacré ? – je ne dis pas que ces notions soient synonymes, mais elles recouvrent chacune ce que les hommes désirent et fuient tout à la fois depuis l’aube du monde et, j’imagine, jusqu’à la fin du temps.

Nous voulons du pain et des jeux, nous travaillons sans cesse inconsciemment à les obtenir, même si nous aspirons au fond à tout autre chose. Car nous nous efforçons d’effacer ce que signifie ce désir infini qui nous meut et nous déchire.

Si pour le poète le péril est ce désintérêt qu’a la société pour la poésie, alors oui, c’est à mon sens une bénédiction. Il nous délivre un peu de notre désir de reconnaissance. Il nous aide à être un peu plus fidèle à la soif de vérité, de beauté, qui devrait idéalement animer seule celui ou celle qui écrit.

 

3)    « Vous pouvez vivre trois jours sans pain ; – sans poésie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poésie à la hauteur de cette pensée de Baudelaire ?

Cela rejoint ce que j’essayais de dire plus haut. Nous ne savons pas ce que nous voulons profondément, ce qui nous est essentiel : « et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent ». C’est vrai. Moi-même, je ne crois pas pouvoir me passer de pain bien longtemps, trois jours c’est déjà pas mal. L’accepterais-je pour le don d’un poème ? Par ailleurs je me passe – malheureusement peut-être – de poésie souvent plus de trois jours. Mais pour que la poésie se goûte, se trouve, il faut parfois jeûner d’écriture, et même de lecture, simplement marcher dans la glaise des jours.

 

4)    Dans Préface, texte communément connu sous le titre La leçon de poésie, Léo Ferré chante : « La poésie contemporaine ne chante plus, elle rampe (...) A l'école de la poésie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous battez-vous ?

Ni l’un ni l’autre. Sinon me battre avec les mots qui me glissent toujours des doigts, qui se refusent toujours à coller au réel ou plutôt à ma perception du monde – et c’est tant mieux ! Oui, en ce sens le poème est le fruit d’un combat, et qui garde des traces de coups.

(On pourrait rappeler ces mots de Baudelaire dans « Mon cœur mis à nu » : « À ajouter aux métaphores militaires:/ les poëtes de combat/ Les littérateurs d’avant garde./ Ces habitudes de métaphores militaires dénotent des esprits, non pas militants, mais faits pour la discipline, c’est-à-dire la conformité, des esprits nés domestiques »)

 

5)    Une question double, pour terminer : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En prolongement de la belle phrase (détournée) de Bernanos : la poésie, pour quoi faire ?

Pour rien justement. Et là est l’essentiel !

Comme le disait Claude Simon à sa réception du prix Nobel : « je n’ai rien à dire, au sens sartrien de l’expression. »

Et le mot de « poésie », où semblent s’opposer étymologie et sens obvie, est un admirable oxymore. Ecrire, lire de la poésie, c’est faire quelque chose qui nous délivre précisément du « faire ».