El rayo que no cesa (2),

Hilde Domin est née en 1909 à Cologne (Allemagne) et morte en 2006 à Heidelberg. Étudiante en Italie, elle doit fuir les lois fascistes contre les Juifs. Après un passage par Paris puis Londres, en juin 1940 elle trouve finalement refuge à Santo Domingo – le dictateur Trujillo, allié des Etats-Unis, ayant décidé pour des raisons économiques et politiques d’accueillir sur l’île des Juifs fuyant le nazisme. Elle ne reviendra en Allemagne qu’après 22 ans d’exil. À 50 ans elle publie son premier livre et prend pour nom Domin en hommage à la République Dominicaine. Suivront de nombreux livres et elle s’imposera comme une des voix les plus attachantes et plus profondes de la poésie allemande d’après-guerre, aux côtés de Nelly Sachs et Rose Ausländer.

Si Hilde Domin peut conjurer l’obsession de la mort, l’arrachement, l’exil et la perte, c’est en dépouillant la langue et l’être, jusqu’à l’humilité. Alors le poème devient ce fil de lumière dans l’obscur qui nous cerne.

 

En français :

Avec un si léger bagage / Mit leichtem gepäck. Traduction Stéphane Chaumet. Éditions L’Oreille du Loup, 2010.

Dossier Hilde Domin dans la revue Belles-Lettres, n°1-2, 2010.

Hilde Domin : poèmes choisis et traduits par Stéphane Chaumet

 

PAYSAGE PASSAGER

 

Il faut pouvoir partir
et malgré ça être comme un arbre :
comme si la racine restait dans le sol,
comme si le paysage passait et que nous demeurions fermes.
Il faut retenir la respiration
jusqu’à ce que le vent se relâche
et l’air inconnu commence à nous envelopper,
jusqu’à ce que le jeu d’ombre et de lumière,
du vert et du bleu,
nous enseigne les vieux dessins
et soyons chez nous
où que ce soit
et puissions nous asseoir et nous appuyer
comme sur la tombe
de notre mère.

COURSE MACABRE

 

Tu parlais de brûler les bateaux
– les miens sont en cendre –,
tu rêvais de lever les ancres
– déjà j’étais en pleine mer –,
de patrie sur la Nouvelle Terre
– déjà j’étais enterrée
en terre étrangère,
et un arbre avec un nom bizarre,
un arbre comme tous les arbres,
a grandi en moi
comme de tous les morts,
n’importe où.


CUILLÈRE DANGEREUSE

 

Tu manges le souvenir
avec la cuillère de l’oubli.

C’est une mauvaise cuillère, celle avec laquelle tu manges,
une cuillère qui consume nourriture et convive.

Jusqu’à ce qu’une écuelle d’ombre
te reste
dans une main d’ombre.


AVERTISSEMENT

 

Si les petites rues blanches
au sud
là où tu as marché
s’ouvrent à toi comme des bourgeons
pleins de soleil
et t’invitent.

Si le monde
fraîchement écorché
t’appelle à sortir de la maison
t’envoyant une licorne
sellée
à la porte.

Alors tu dois t’agenouiller comme un enfant
au pied du lit
et demander l’humilité.
Si tout t’invite,
c’est que le moment est venu
où tout t’abandonne.


AVEC UN SI LÉGER BAGAGE

 

Ne prends pas l’habitude.
Tu n’as pas le droit de t’habituer.
Une rose est une rose.
Mais un foyer
n’est pas un foyer.

Rejette le petit chien chose
qui te remue la queue
dans les vitrines.
Il se trompe. Tu
n’as pas l’odeur du sédentaire.

Une cuillère vaut mieux que deux.
Attache-la-toi autour du cou,
tu as le droit d’en avoir une
puisqu’avec la main
il est trop difficile de puiser du chaud.

Le sucre te coulerait entre les doigts
comme la consolation,
comme le désir,
le jour
où il sera tien.

Tu as le droit à une cuillère,
une rose,
peut-être un cœur
et, peut-être,
une tombe.


DANS LA GROTTE DE POLYPHÈME

 

L’aveugle géant essaie encore de me palper.
Sa main compte les brebis.

Partir à nouveau
sous le ventre du mouton.
Encore une fois
sous la main qui compte.

Ceux qui partent
abandonnent tout
ceux qui partent
sous la main qui compte.

Ceux qui fuient
le géant
n’emportent rien
sauf la fuite.

Traduction : Stéphane Chaumet