Grenier du Bel Amour (8)

On connaissait déjà bien de Jean Arp ses sculptures et ses peintures, qui l’avaient imposé comme l’un des « leaders » de l’abstraction moderne. On savait pourtant beaucoup moins qu’il avait été aussi poète, et qu’il avait pondu nombre de textes où l’on ressent toujours plus ou moins l’influence dadaïste – à laquelle, on  se le rappelle peut-être, il avait largement succombé, au moins pour un temps.

Lorsqu’il invente par exemple la langue firgel, n’est-ce pas dans cette coulée qu’il se situe ?

 

     « La belle langue firgel
    c’est s’attarder rêver
    penser et fantasmer… »

 

Nous ne sommes pas très loin ici du Tzara de la grande époque…

Sauf que Arp ne peut pas se contenter de ces simples « jeux ». Il lui faut « dire » (fût-ce, souvent, avec les mots les plus simples – par où il rejoint secrètement beaucoup de ses compositions « abstraites ») :

 

     « Qu’est-ce qui te rend si désespérément triste ?
     Est-ce la bouche béante et muette du cauchemar ?
     Est-ce le tuteur qui dévore le pupille ?
     Est la bouche qui rentre vide et affamée ?
    Est-ce qu’il ne s’agit pas d’une bouche mais d’une gueule ?
     Est-ce la gueule qui dévore mille et mille bouches ?... »

 

En attendant ces questions aussi bien marquées d’un tranquille désespoir que d’une intense révolte :

 

     « un pauvre homme aimerait s’échapper
     de la maison de fous qu’est la terre.
     Il ne sait comment faire
     et de plus il meurt de faim.
     non il ne possède plus rien
     de visible ou d’invisible… »

 

Toutes phrases que sauve cette subtile ironie devant toutes les « doctrines » spirituelles ou métaphysiques :

 

     « il avait certes réussi
     empruntant la porte dérobée
     de la métempsychose
     à prendre
     la forme d’un chameau.
     on ne la laissa pas pour autant
     entrer dans le royaume des cieux
    par le chas d’une aiguille… »

 

Finalement, la 4° de couverture le rappelle, « son mot d’ordre pour la sculpture s’applique tout aussi bien à la poésie : La sculpture doit marcher sur la pointe des pieds, sans faste ni prétention, légère comme la trace d’une bête dans la neige. »

De quoi nous inspirer aujourd’hui, et nous obliger à nous souvenir de ce que, contrairement à ce qu’avait trop souvent cru le pseudo- romantisme français, la poésie n’est pas une affaire de déclamation – mais au contraire, comme on travaille la matière, de coups de ciseaux, de nudité, de « message » réduit à ce qui nous apparaît comme l’essentiel.