Hommage en traductions au poète grec Yiannis Kondos, par Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

 

 

Yiannis Kondos est né à Aighaio (Péloponnèse) en 1943. Études en sciences économiques. Il publie son premier recueil en 1965. Il travaille d’abord comme assureur puis il ouvre une librairie avec un ami, tout en continuant son œuvre poétique. En 1973, il bénéficie d’une bourse de la fondation Ford. Il travaille pendant plusieurs années comme journaliste pour la radio publique, où il anime une émission de poésie. Il écrit aussi des journaux en Grèce et à l’étranger, entre autre « To Vima » du dimanche. Il écrit plusieurs textes de présentation de peintres grecs contemporains. En 1998, il reçoit le Prix National de Poésie pour son recueil « L’athlète du néant ». Conseiller d’édition en poésie dans plusieurs grandes maisons d’édition grecques, Kedros, Metaichmio, en 2009 il reçoit le prix Ouranis de l’Académie d’Athènes pour l’ensemble de son œuvre poétique. À son actif, plus d’une vingtaine de recueils de poésie, des traductions dans de nombreuses langues et d’innombrables publications dans des revues. Il est mort le 22 janvier dernier des suites d’une opération chirurgicale, laissant un grand trou dans les lettres grecques contemporaines, puisque désormais à la retraite, il continuait à soutenir de nombreux jeunes poètes de ses conseils et de ses recommandations.

Choix de poèmes

 

(Η γήρανση του πληθυσμού σε σχέση με τη συνταξιοδότηση.)
Le vieillissement de la population par rapport à la mise en retraite.

 

La vie a de ces montées !
Après, un genre de terminus ou d’arrêt
et ensuite le vide. Beaucoup veulent
s’envoler, mais ils restent vissés à terre.
Ils exercent différents métiers
avec des mouvements semblables. Ils font des enfants
et des maisons. Très peu – une part infime –
demeurent des enfants. Ils cachent
leurs jeux dans le placard.
Le soir ils les montrent au démon
qui les suit. Celui-ci rit
avec bonté, révélant une rangée
de dents blanches. Alors que les années passent,
ils sèment des musiques dans leur champ
en regardant secrètement l’auvent du
ciel, où Dieu créait
des jardins suspendus, en fonction de son humeur.
Sans vergogne les portes
des caisses d’assurance se ferment
- parce que le temps ne se mesure en rien.
Un nuage noir recouvre la ville.
Les lumières baissent, les ombres s’épaississent.
Les horloges comptent en se trompant.
Et mon esprit est accroché
à toi, formant un angle droit
avec le passé.

Yiannis Kondos, in L’hypoténuse de la lune, Éd. Kedros, 2002.
Traduction © Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

 

 

 

L’orphelinat des mots (Lundi Pur)*
Το ορφανοτροφείο των λέξεων (Καθαρή Δευτέρα)

 

Dans des salles obscures, des draps blancs
dorment des mots grecs anciens d’origine.
Un peu oubliés, un peu plaintifs
ils attendent des doigts tendres qui les embrassent,
des mères qui les allaitent, un père qui les cajole.
Ils remuent nonchalamment dans leurs lits.
Ils jouent dans la cour : à la balle, à cache-cache
et avec différents instruments de musique en cuivre.
Ils ne s’enfuient pas, ils attendent patiemment
leur tour d’être adoptés. Ils boivent bien
leur encre le matin,
ils racontent leur histoire et profitent
du climat tempéré des phrases
et des terminaisons. Quelques-uns
plus tard portent le noir
et entrent au couvent.
Tous sortent dans la vie, se frottent
à la langue, prennent des couleurs ou
se consument dans le haut-fourneau de chaque jour.
Leurs gènes sont immortels
et ils évoluent. Quelques-uns sont décapités
par des épées négligentes ou par vengeance.
Pourtant ils repoussent aussitôt dans l’esprit.
Petite herbe tondue tes paroles,
je les entends dans mon sommeil et je jubile.
La bouche dans les œuvres de Samuel Becket
expulse : phrases, lave, pierres.
Elle parle et veut communiquer
- viendra un fleuve de mots
et il nous noiera.
Les mots sont des fourmis et ils emmagasinent
messages, significations et patrie.
Graviers, sable et eau qui court
dans le ciel, et nous là-dessous
nous crions au miracle, et Dieu
nous jette des mots en plus.
Nous mangeons, nous nous rassasions et nous parlons.

Garde chez toi des mots en liberté,
pour qu’ils te gazouillent, que les mandariniers partent 
du paradis et que les voisins soient jaloux.

C’est aussi simple que ça

.

Yiannis Kondos, in L’hypoténuse de la lune, Éd. Kedros, 2002.
Traduction © Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

* Premier jour du Carême.

 

 

L’accent aigu des amoureux
Ο οξύς τόνος των ερωτεμένων

 

Il neigera de l’incertitude.
Tu serreras les doigts
et tes mots couleront
larmes sur le sol.
Le paysage se déplacera parallèlement
et la nostalgie du voyage t’envahira.
Le temps t’as touché à fleur de peau.
- Tes baisers de cannelle –
Le paysage s’écroulera
sans un bruit dans le jardin.
Tout sera comme avant :
velours et plus-que-parfait.

Yiannis Kondos, in L’hypoténuse de la lune, Éd. Kedros, 2002.
Traduction © Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

 

 

 

Instantanés de la peur, extraits.

Le petit, le minuscule, le point.
C’est le noir qui nous recouvre et nous unit.

*

Quelque part il fait nuit.
Quelqu’un descend l’escalier de fer,
celui qui tourne, avec une lampe.
Il va vers la lumière du jour à venir.

*

De la poussière tombe, quand grincent les poutres
du ciel.
Ça nous blanchit les cheveux.
Non que ce soit une catastrophe,
simplement les années passent.

*

Quelque part se cache ton silence.
Allumette enflammée, prête à m’incendier.

*

Comment l’après-midi perd ses couleurs.
De l’humidité sur un mur qui s’obscurcit :
et tombent les plâtres, les bonne-nuits
et les tempêtes.

*

à Andréas

Quel sauvage ce temps.
On le met en cage
et on l’apprivoise.
Après, dans la maison :
il court, il joue et dort.
Soudain, un jour, il se souvient
de sa vie en liberté
et il nous dévore.

*

Quelles montées, pour atteindre la mort.
Quels paysages desséchés, quels fleuves noirs,
quelles neiges.
Pourtant, au fur et à mesure qu’on approche pieds nus
du paradis, on voit les premières vignes
et tout est oublié – disait un enfant
à un autre.

*

à Thanassis

Ah ! Nous deviendrons tous poussière.
Et comment vais-je te retrouver
dans le labyrinthe du paradis.

 

in Instantanés de la peur, Éd. Kedros, Athènes, 2006.
Traductions publiées dans Ce que signifient les Ithaques, 20 poètes grecs contemporains, anthologie bilingue, Biennales des Poètes en Val-de-Marne, 2013, ©Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

 

 

Η ελάχιστη δύναμη
La force infime

Le petit gazon de mars ressemble à tes yeux.
Il n’y a pas d’explication. Comme ça, arbitrairement :
comme des rasoirs, des brins qui tricotent des contes.
Il change de couleur selon les heures et l’angle de la lumière.
On le piétine, on le coupe,
mais il pousse et son exubérance effraie le dragon
qui nous menace de sa respiration de feu
et de ses dents tranchantes.

 

Yiannis Kondos, in La ville électrisée, Éd. Kedros, Athènes 2008. Traduction © Marie-Laure Coulmin Koutsaftis