JEAN MINIAC

par : Anonyme

10 POEMES

Un ange

 

Il est possible qu'en écoutant ta voix une dernière
  fois avant de mourir
Je me dise : “Cette femme avait l'initiale des anges
Mais les ailes lui manquaient.”
Or, dans ces derniers instants – comment savoir ? –
Je verrai un duvet iridescent germer sur ses épaules,
À la jointure du cou ; elle m'apparaîtra
Comme elle avait toujours été – ainsi
À l'aube du pont Saint-Michel lorsque ses doigts
  s'emmêlant
Elle avait écrit : Lastovkina knjiga, “Le livre de
  l'hirondelle”
En pensant à moi, au lieu de : Cebellina knjiga,
  ou “Livre de l'abeille” (elle-même) – qui aurait
  dû être le titre ;
Elle pensait à moi, et sa main, volant plus vite que
  sa raison,
M'avait emporté
Et déposé sur la page, moi l'hirondelle ;
Elle m'avait regardé avec de petits yeux éberlués,
Plissés et rieurs, encore surprise de son audace ;
Je me souviendrai de cela ;
Pardonne-moi d'avoir attendu ce souvenir –
De ne pas l'avoir dit plus tôt :
“Cette femme était un ange.”

N'y aurait-il…

 

N'y aurait-il qu'une femme
  Pour nous donner la vie : une, une seule – son
temps sera compté
  En siècles dans notre paume : trotte-menus,
ils s'affairent, – embrassent les sillons
  Par où la vie circule
  À nouveau ; n'y aurait-il qu'une femme
  Elle serait là : et comme ce mode
  Lui déplaît aussitôt, elle le tord dans sa paume
  Le pile, l'écrase
  En poudre fine, dont elle ensemence les
blés – les blés mûrs –
  Du : “Je suis là.”

Ne viens pas

 

Ne viens pas sauf si tu y es obligée
Par une nécessité plus pressante que la vie
Ce qui arrache l'âme à elle-même
Est plus indispensable que l'eau : ne viens pas
Sans ce besoin qui ligote les pieds du dormeur
Et les enracine dans sa nuit, à tout jamais
Il y a une ville, un jour, qui m'a dit
T'avoir vue au soleil et ton visage
Ni ombre ni lumière mais
Les deux à la fois rayonnait
D'une douleur secrète : ne viens pas sans
  cette douleur
Sans cette lumière
Sans ce visage : nous nous reconnaîtrons

Ljubim te

 

Lorsque Odile pense tout bas : “Je t'aime” –
Si faiblement que ce soit, je l'entends ;
Lorsque Alina pense tout bas : “Ljubim te”
Je l'entends, si faiblement que cette rumeur
Me poursuit néanmoins, depuis toujours :
  je l'entendais avant qu'elle ne l'eût dit –
Avant qu'elle fût née. Je l'entendais
Dans le bruissement des fleuves qui nous
  portent
De toute éternité. Et lorsqu'elle est venue
Et qu'elle s'est approprié ces mots : “Ljubim
  te”
Je l'ai entendue, elle, et non les mots ;
Car auparavant les mots l'annonçaient ;
  tandis qu'à présent
C'est elle qui, indubitablement, faisait
  advenir l'amour –
Pour la première fois

Le rendez-vous

 

Quand j'aurai mélangé toutes les dates –
  Qu'il n'en restera, possiblement, qu'une
  Je fourragerai dans mes vieux papiers –
  Dans mes vieux os – je secouerai mes
cendres ! –
  Afin de la trouver ; quel événement
  Commémorera-t-elle ? Quel visage
y auras-tu ? Quelles peurs ?
  Nous serons-nous serré la main ? 
Quelle étreinte
  Soumettre à ton sarcloir – car on sait
où ça mène ! – ?
  Je scruterai le fond d'une eau claire
– celle d'un calme ruisseau –
  Et je ne verrai rien ; si, toi,
  En majesté, debout sur l'autre rive.
Je ne dirai rien. Tu me souriras ;
  Et tout sera dit

Le nourrisson

 

Par les noirs sentiers où tu m'as
  conduit
Il n'y avait nulle âme qui vive ;
J'ai vu ma vie divisée en deux
Comme un fruit : tu en as
  exprimé la sève
L'as bue, – et en me retournant
En te cherchant, et ne voyant
  personne
Que ces chemins déserts, – ce
  soir
Si seul, ce soir –, je ne regrette
  rien ;
Je te sais heureuse, absorbant
  secrètement
Le lait de ma vie, le lait de ma
  nuit
Exprimé pour toi, et je te vois
Les paupières fermées, filtrant
  ce doux sommeil
Qu'ont les nourrissons, suçant
  leur pouce
Tandis que la nuit amassée au-
  dessus d'eux
Complote en vain. Alors elle
  les berce

L'amour

 

Je suis exempt de tout vice, Seigneur,
  excepté celui
D'amour mal conduit, confus, borgne,
  reprenant d'une main
Ce qu'il a donné de l'autre ;
Mes jours sont périssables ; cet amour
Ne les sauve pas. Tu m'as dit : “Suis-la,
  cette femme.” Elle souriait. Je ne savais
  plus où j'étais, sinon qu'en sa présence
Le jour
Fleurissait à nouveau. Et je lui ai pris la
  main
– Qu'elle m'a donnée – ; j'ai touché son
  front, ses lèvres
Se sont ouvertes pour moi, tout
Était neuf en elle, par elle ;
Puis j'ai expérimenté ses duretés. Qu'elle
  repose en terre, un jour,
Me paraît impossible. Nous avons pris
  la rue de l'Annonciation, ensemble,
  main dans la main,
Et nous nous sommes sauvés du monde. C'est
  pourquoi l'amour, qui est un enfant
  imparfait,
Nous l'avons recréé. Nous l'avons nourri.
  Nous l'avons aimé ;
Et à présent il marche tout seul

Je n'ai pas vu le temps passer

 

Je n'ai pas vu le temps passer
Le soir est tombé
Mes yeux se sont couverts de suie, – la nuit
  des hommes
A modelé des lettres
Pour moi, indéchiffrables
Puis l'amour est venu
Comme un enfant mal débarbouillé, d'abord,
  – attentif aux autres
À mesure que ses yeux s'ouvraient
Que ses jambes grandissaient, – que son cœur
Se raffermissait : se nourrissant des années
– Comme d'autres de lait –
Pétrissant mon âme, et frappant, un jour,
  à ma porte – où je l'ai vu apparaître
Vieux, et vénérable – : un amour toussotant,
  et crachotant
Flageolant sur ses jambes – mais un amour
Tout de même – : lui non plus
N'a pas vu
Le temps passer

Bonne nuit

 

Un jour, je m'endormirai pour mon dernier sommeil –
Et au moment de fermer les paupières, il y aura un grincement
  de porte
Très doux, – un pas, s'approchant
Avec la prudence feutrée des anges
Ou d'une fée. Puis une bouche effleurera ma joue
Et murmurera : “Fais de beaux beaux rêves”, – avec cette
  même intonation enfantine
Qui m'avait si touché, à l'époque
Où cette bouche, et cette voix
Avaient traversé ma vie. Il y aura ce même clair-obscur
  des pensées
Que traverse soudain un rai de lumière – le sien –
Et la patience que nous aurons trouvée au fil des siècles
Pour nous murmurer les derniers aveux :
– Je t'aime encore, tu sais ;
– Je t'aimerai toujours

Où es-tu ?

 

Je t'enverrai un poème du fond des
années –
  On entend encore le ronron de mon
frigidaire –
  Le silence bagué s'est envolé
  Et a rejoint ses frères à plumes, quelque
part ; mais toi, que fais-tu ? Où es-tu ?
C'est la même question, incessamment
répétée ; elle nous précède : nous sommes
son ombre
  Incrustée sur le trottoir, et pour nous
définir
  Il faudrait un buvard, finement posé
sur l'asphalte
  Pour relever nos humeurs et notre encre
  Avant qu'elle ne sèche ; il faudrait une
main pour épouser nos bords
  Dentelés, leurs craquelures, – en redresser,
ici ou là, les pointes
  Défaillantes ; – Dis, où es-tu ?