La poésie de Judith Rodriguez

JUDITH RODRIGUEZ : L’ALUMINIUM DE LA POESIE

S’il me fallait définir d’une image la poésie de Judith Rodriguez,  je choisirais « la plante d’aluminium qui souffre dehors/(et) soulève, déploie, refait le langage » - dans « Quatorze façons de nommer la pluie  pour Tom»

Quoi de plus insignifiant que ce métal à tout faire, dont la présence peut surprendre dans un univers poétique ? Métal « pauvre » - puisqu’abondant ,  mais blanc, brillant, malléable, il est associé à  notre environnement le plus quotidien : Il fait, comme le langage, partie de notre vie, et comme lui, est entré dans le domaine des évidences  – on l’utilise sans y penser dans les tâches les plus ordinaires, ignorant que ce métal  fut (lors de sa découverte au XIXème siècle), réservé à la joaillerie en raison de sa préciosité et de sa rareté.  Eh bien, la poésie de Judith Rodriguez  travaille  l’aluminium du langage pour  rendre à ce dernier sa dignité initiale, sa vertu poétique, au sens premier du terme, sa vertu de création.  

Pas d’ors inutiles, pas d’oripeaux, mais des mots- coups de poing, des mots et des images à la découpe franche, comme ces linogravures dont notre auteur  illustre certains de ses ouvrages, et dont elle déclare « Je les fais comme mes poèmes ; elles ne sont pas une illustration, elles sont une impression. » Une impression forte faite sur le lecteur.

C’est ainsi,  qu’une « voix type chaussure de gomme »,  des « réverbères aux yeux écarquillés » ou une « radio frétillante »  jalonnent, tout comme cette plante, un univers où le réel  le plus prosaïque redonne au langage un éclat inattendu – loin des clichés, des images faciles.

Toute l’œuvre de Judith Rodriguez surprend autant par  la simplicité du langage que l’apparente banalité des propos, à  l’image de ce jardin d’arrière-cour (« At the end of the garden ») où s’ébrouent les chiens dans l’entassement du compost ,  et que traversent les opossums impassibles. Il n’y a pas de petits sujets dans cette œuvre en partie dédiée à l’observation des « événements minuscules » du quotidien, des rencontres et  des liens et  lieux familiaux : dans une interview publiée sur le web, le poète déclare « I suppose homes and families would be one side of my work (the scene of our most important decisions, the craddle of our abilities. » Effectivement, maisons et familles sont à l’origine d’une poésie du quotidien, fortement ancrée dans la réalité géographique locale – qui peut sembler exotique à notre regard européen – où chaque détail, chargé d’une sensualité tendre et nostalgique, délivre une leçon épicurienne,  comme le suggèrent ces vers : « Il n’y a pas de solitude – votre chambre autour de moi /boit les sons de la vie (…) »

La plante souffreteuse de l’image initiale permet aussi d’illustrer tout le pan de cette œuvre  tourné vers les problèmes de la vie politique et sociale australienne :  écrivain engagée dans la cause des femmes, des aborigènes…  elle évoque dans les poèmes ici présentés les problèmes de l’injustice, à travers  l’immigration clandestine (« Palapa ») le  terrorisme (« Poems of Terror ») , les rapports dans  le couple ou la société (« Note de Vol » ,  « Le Reproche ») - thèmes majeurs de son œuvre  non seulement poétique,  mais touchant l’ensemble d’une production tournée vers l’opéra (Poor Johanna de Robin Archer, 1994 et Lindy, de Maya Henderson, 2003) aussi bien que le  récit (The Hanging of Minnie Waites).

Œuvre très diversifiée dans sa forme et son  inspiration : « a bit like a ragbag  -  un fourre-tout» selon l’expression même de l’auteur – on y  lit en filigrane la sensibilité ironique et l’humour qui dévoilent  l’arrière-plan de toute situation. Dans ces poèmes - minuscules scènes en apparence superficielles - la chute, pathétique et dérisoire, soumet le lecteur à un questionnement impitoyable de nos croyances, de nos illusions, des mauvais plis de notre société. Cet humour décapant se déploie pleinement dans  certains poèmes dont le surréaliste et très pragmatique « Rêve d’ours ».

La poésie de Judith Rodriguez se compose en quelque sorte d’observations volées,  comme cette « Note de vol » où elle saisit, comme un instantané,  l’attitude d’un voisin de voyage plongé dans l’écriture, et  inventant le contenu du journal intime, désamorce le romantisme d’une relation amoureuse imaginée. Ce refus du pathos,  ce déboulonnage du merveilleux, généralement  associé à la poésie, créent la tension particulière qui caractérise cette œuvre, dans laquelle les images les plus fortes et les plus étranges naissent de la trivialité revendiquée : ainsi, dans « Palapa », inspiré d’un fait-divers, la très grande beauté du sauvetage de l’enfant  naufragé par des « mains/visibles de partout,/ mains de la mer », relaté par le sauveteur comme étant « exactement comme la pêche ». De même l’extrême délicatesse des restes (« guenille sèche ») dans le jardin de l’oubli, nouvel Eden inversé, « Enclos en nul album ».

Originale, en ce qu’elle s’attache au plus infime, au plus essentiel  quoique  plus méprisé de nos vies, cette poétique humaniste qui se veut sans apprêt touche profondément, longuement, à l’instar de « l’obscurité argentée de l’air (qui) bien facilement / imprime la pensée de sa touche ».

Marilyne Bertoncini 

FOURTEEN TIMES SAYING RAIN FOR TOM / Quatorze Façons de Nommer la Pluie pour Tom

 

After heat, and the hills damply nudging,
rain falls on timely sleep.

The high darkness of Taringa under inkwash sky
is groves for dancers;

wide-eyed streetlamps scatter
and crossings pose blinking, canted among ridges, St Lucia.

Your plants stand open as bowls and alert as retrievers
on the back verandah,

blest spirits revive,
around us the River courses heaven and earth.

The lovers switch on a jiggety radio, low,
switch it off for rain-sounds –

great murmur of rain spreading over suburbs and into the hills
- splashes on a path –

sluicing down the gutter-spout – runnels and drips by the louvres –
splatter, a broad leaf.

By a swimming-pool light
the elephant-beetle gleams and fronts up, shirring and threatening
and cane-toad flop in the wet,
hands of creation feeling coolness, feeling grass-runners,

or flattened lie pale to the blackness of rained-on bitumen
or silt down in dirt roads.

There is not loneliness – your room all round me
drinks sounds of life,

the aluminium plant ailing outside
lifts, unfolds, remakes language,

the mid-air silvery darkness easily, easily
prints thought like touch.

 

  

 

Après la chaleur et  l'écrasement moite des collines,
la pluie tombe sur le sommeil opportun.

En haut l'obscurité  de Taringa sous le ciel d'encre
est un  bosquet pour des danseurs,

des réverbères aux yeux écarquillés s'éparpillent
et des passages cloutés clignent  en penchant parmi les stries, St Lucia.

Vos plantes se tiennent ouvertes comme des bols et vigilantes comme chiens à l'arrêt
sur la véranda de derrière,

des esprits bénis revivent,
tout autour la Rivière entraîne terre et ciel.

Les amoureux allument une radio frétillante, tout bas,
l'éteignent pour la pluie – les sons -

un long murmure de pluie s'épand sur les faubourgs et dans  les collines
- plouf dans un chemin –

lessive les gouttières – s'écoule et goutte le long des  persiennes -
éclabousse, une large feuille.

Dans une lumière de piscine,
le scarabée-éléphant luit et fait front, crissant de menaces
et les crapauds-buffles s'affalent dans le mouillé,
mains de la création sentant la fraîcheur, les racines rampant  
dans l'herbe,

ou s'écrasent, étendus pâles sur la noirceur du bitume détrempé,
ou s'envasent dans la boue des chemins.

Il n'y a pas de solitude – votre chambre autour de moi
boit les sons de la vie,

la plante d'aluminium qui souffre dehors
soulève, déploie, refait le langage,

l'obscurité argentée de l'air, bien facilement
imprime la pensée de sa touche.

Traduction : Marilyne Bertoncini

PALAPA: Kai Nolte / PALAPA : Kai Nolte

 

PALAPA : Kai Nolte

lifted the first survivor – a child – to safety at 2.30pm. The rescue continued all afternoon to the rhythm of the swell. Nolte said after a while, “This is just like fishing”.

Kai Nolte lifted the first survivor – a child –
to safety at 2.30pm.  So see him
one step up from the abyss, this
first stay in the human chain, angel
of the bringing-forth, its physicality,
exulting! He it is lights on the promise
the deep makes, the shoal shining, eyes
beyond the margin’s predictable lives.
His arm at stretch now, assurance of resurgence,
his the sea-errand. The rescue continued
all afternoon to the rhythm of the swell.

Fishers of men, here found so, endowed
with strength in the prime, captained to rebuff
powers, and stood hours-long handing them
up – the child to his second life – hands
in sight everywhere, hands from the sea,
seized – the woman made rags by despair,
rising – and eyes met, the answering.
Nolte said after a while “This is just like fishing”.

Not all of life to most men carries such,
nor surely to you, Norwegian mariner
lowest on the ladder, such a draft again.

Kai Nolte was a sailor on the Norwegian ship “Tampa”, which picked up asylum-seekers from the sinking “Palapa” in the Indian Ocean.

PALAPA : Kai Nolte
sauva  le premier survivant – un enfant – à 14h 30. Le sauvetage continua  tout l'après-midi au rythme de la marée. Nolte déclara après coup :”C'est exactement comme la pêche.”

Kai Nolte sauva le premier survivant, un enfant,
à 14h 30 Voyez-le donc,
un pas au-dessus des abysses, ce
premier échelon de la chaîne humaine, ange
de la délivrance,  sa matérialité,
exultant! C'est lui qui découvre  la promesse
des profondeurs, le banc scintillant des yeux
par-delà la marge des vies prévisibles.
Son bras tendu maintenant, la renaissance assurée,
sienne la course en mers.  Le sauvetage continua
tout l'après-midi au rythme de la houle.

Les pêcheurs d'hommes, comme ici, au meilleur
de leur force, guidés pour s'opposer  aux pouvoirs,
et pendant des heures les soulever
 l'enfant vers sa seconde vie – leurs mains
visibles de partout, mains de la mer,
saisies  – la femme transformée en chiffon par le désespoir,
se dressant, les regards croisés, la réponse.
Nolte déclara après-coup : “C'est exactement comme la pêche.”
Toute une vie  n'apportera jamais à  la plupart des hommes,
et certainement pas à  toi, marin norvégien
au plus bas de l'échelle, une telle prise encore.

Kai Nolte était un marin embarqué sur le navire norvégien “Tampa” qui recueillit des demandeurs d'asile, naufragés du “Palapa” dans l'océan Indien.

Traduction : Marilyne Bertoncini
 

AT THE END OF THE GARDEN / AU FOND DU JARDIN

 

There’s light under the limes,
Marvellian gloom –
compost of people not going there
visited perhaps by dogs
whose shit we’re told
to dig in where they ‘doze the ferns.

Leafdrift there deepens and sinks
and backs up.
The bird a cat hurt
and finally hauled off
dries to a tatter, light
as spider’s loot.

Where the back meets the side fence
throw in neglect.
The sprinkler drilling the leaves
falls short – possums nick across, unhampered
by house-happenings.

Corraled in no album
this is place
invulnerable –
awake, uneyed. No labels
sort out where and with whom
you came to the end of the garden.

 

 

De la lumière sous les tilleuls,
Ombre verte et secrète  -
compost de gens qui n'y viennent pas
visité peut-être par des chiens
dans la crotte desquels il faut
bêcher là où ils chambardent les fougères.

L'amas des feuilles s'y épaissit et s'affaisse
et recule.
L'oiseau qu'un chat a blessé
et finalement traîné là
devient guenille sèche, léger
comme proie d'araignée.

Le coin où se rejoignent les clôtures
ajoute à l’abandon
Le tourniquet forant les feuilles
manque son but  -

les opossums coupent à travers,
indifférents
aux  événements domestiques.

Enclos en nul album
espace
invulnérable -
éveillé, inobservé. Nulle étiquette
n'indique où ni avec qui
vous êtes venu au fond du jardin.

Traduction : Marilyne Bertoncini
 

BEAR DREAM / RÊVE D'OURS

 

I slept and dreamed worms big as logs
that turned on men and tossed the dogs

I slept again and dreamed of bears
that shone and wriggled in their lairs

and dug them down into the mould
and followed rain up to the world

of worms like bears and fish like clouds
I hear you mutter ‘Why not birds?’

And oh, the bears at nesting-time,
hemming the nests and chirping rhyme!

 

 

En dormant je rêvais de vers gros comme des bûches
qui agressaient les hommes et renversaient les chiens

Je dormis de nouveau et rêvai d'ours
qui brillaient et se tortillant dans leur tanière

et s'enfouissaient dans la moisissure
et pourchassaient la pluie jusqu'au monde

des vers comme des ours et des poissons-nuages
Vous murmurez "Pourquoi pas des oiseaux?"

Ah, oui, les ours au moment des amours,
ourlant les nids, sifflant des airs!

Traduction : Marilyne Bertoncini
 

IN-FLIGHT NOTE / NOTE DE VOL

 

Kitten, writes the mousy boy in his neat
fawn casuals sitting beside me on the flight,
neatly, I can’t give up everything just like that.
Everything, how much was it? And just like what?
Did she cool it or walk out? Loosen her hand from his tight
white-knuckled hand, or not meet him, just as he thought
You mean far too much to me. I can’t forget
the four months we’ve known each other.  No, he won’t eat,
finally he pays – pale, careful, distraught –
for a beer, turns over the pad on the page he wrote
and sleeps a bit. Or dreams of his Sydney cat.
The pad cost one dollar twenty. He wakes to write
It’s naïve to think we could be just good friends.
Pages and pages. And so the whole world ends.

 

Minouche, écrit le jeune homme effacé dans sa tenue kaki tirée à quatre épingles assis à côté de moi dans l'avion,
soigneusement, Je ne peux pas tout abandonner juste comme ça.
Tout, ça faisait combien? Et juste comme quoi?
L'a-t-elle refroidi, est-elle partie? a dégagé sa main de sa blême main serrée , ne l'a pas  rencontré, à l'instant où il pensait
Tu signifies bien trop pour moi. Je ne peux pas oublier
les quatre mois passés ensemble. Non, il ne mangera pas,
finalement il paie – pâle, attentif, désespéré -
une bière, retourne à la page du bloc-notes où il écrivait
et dort un peu. Ou rêve de son minou de Sydney
Le bloc-notes a coûté un dollar vingt. Il s'éveille pour écrire
c'est naïf de penser qu'on pouvait n'être que des amis.
Des pages et des pages. Ainsi finit le monde.

Traduction : Marilyne Bertoncini

SOME POLITICIANS / DES HOMMES POLITIQUES

 

To have preached even for a moment
that money matters
more than the good it buys;
to have proclaimed the end of caring;
to have unmothered the State
and left orphans to the wind;

to have waged phony battle
on the homeless and fugitive,
the needy come to our door;
to have danced on a tally of the drowned
to have pursued the desperate
for electoral triumph;

these are your names
on the sea-bed at our shore gate
behind razor wire
among the fatherless
the trapped and the destitute
and among the separated families.

 

Avoir prêché même pour un moment
que l'argent compte
davantage que le bien qu'il acquiert ;
avoir proclamé la fin du social :
avoir désengagé  l'Etat
et abandonné ses orphelins au vent :

avoir mené d'hypocrites batailles
sur les sans-abris et les fugitifs,
les indigents frappant à notre porte ;
avoir dansé sur le compte des noyés
avoir poursuivi les désespérés
en vue d'un triomphe électoral ;

voici vos noms
sur la plage de nos côtes frontières
derrière les barbelés
parmi les orphelins
les piégés et les misérables
et parmi les familles séparées.

Traduction : Marilyne Bertoncini

KNIFE IN HEAD / COUTEAU EN TETE

 

In the heads of millions it is found -
knife in head.
The barb of injustice nests there.
It turns and festers.

This man has queued
for days at the check-point.
His family needs food and medicine.
On the other side is work.
More buildings for a rich nation.
On his side, foreigners
snatch land and build.
Foreign troops in tanks
plough up streets, homes,
livelihood, memories.
In the wrecked market
anger enters at the eyes
invades the brain
seats the blade
drives the point home:

nothing can staunch his shame
but the dead he’ll claim, the body-count.
Knife in head.
This girl is a student.
In her angry city
her brothers are out throwing stones
at the tanks of the occupying forces -
for them, no chance
of safety, good years, travel.
Her people have stopped listening
for those rumours of a sound-track
from a receding planet.
Her cousin one year older
became a dead hero.
People in her street have been killed.
She straps the explosive packets under her breasts.
For her, no wedding, but a name
in the lengthening list of martyrs.
Every day will heap dust on her sacrifice.
The bus pulls up
full of the justified -
people with high fences,
people who can travel everywhere.
She moves up the aisle and sits
next to a woman with a child.
Knife in head.

 

 

Dans la tête de millions de gens on le trouve -
couteau en tête.
Les dards de l'injustice font leur nid ici.
S'enroulent et  couvent.

Cet homme a fait la queue
pendant des jours au poste de contrôle.
Sa famille a besoin de nourriture et de médicaments.
De l'autre côté se trouve le travail.
Encore des constructions pour une nation riche.
De son côté, des étrangers
volent la terre et construisent.
Des troupes étrangères dans des blindés
ratissent les rues, les maisons,
les moyens de vivre, les mémoires.
Sur le marché dévasté
la colère entre par les yeux
envahit le cerveau
fait le lit de la lame
enfonce le clou :

rien ne peut étancher sa honte
sinon les morts qu'il réclame, le compte des morts.
Couteau en tête.

Cette jeune fille est étudiante.
Dans sa cité en colère
ses frères dehors jettent des pierres
aux blindés des forces d'occupation -
aucune chance pour eux
de sécurité, d'années heureuses, de voyage.
Son peuple a cessé de guetter
les bruits d'une bande sonore
venant d'une planète en fuite.
Son cousin d'un an plus vieux qu'elle
est devenu un héros mort.
Des gens dans les rues ont été tués.
Elle attache les explosifs sous sa poitrine.
Pour elle, nul mariage, mais un nom
dans la liste toujours plus longue des martyrs.
Chaque jour couvrira de poussière son sacrifice.
Le bus s'arrête
empli des justes -
gens à hautes clôtures
qui peuvent voyager n'importe où.
Elle remonte l'aile et s'assied
à côté d'une femme et de son enfant.
Couteau en tête.

Traduction : Marilyne Bertoncini

STREET READER / PREDICATEUR DE RUE

 

At Swanston and Collins he dominates the pavement
with a fixture’s humility, sidelined to the kerb
between his knee-high speakers, a small encampment.
Constantly, rapidly, in a soft-shoe version of voice
rising in the midst of each indistinguishable
sentence to descend, endless aural shuffle
laid down to inattentive passers-by, he delivers
who knows what revered text, now and then a number
marking the place without intervention of mind.
Is he bolstered in his self-obliterating grey
by a theory of the efficacy of rehearsal? Or helped
through pensioned weeks and months by the oscillation
of hapless words, the unheeded prophets, the unhearing
conveyor-belt herd of people with appointments?

 

 

A Swanston et Collins il domine le pavé
avec l'humilité d'un objet, aligné au bord du trottoir
entre ses haut-parleurs à hauteur de genoux, un petit campement.
Vite, sans cesse, d'une voix type chaussure de gomme
montant au milieu de chaque phrase indistincte
pour descendre, traînement de pieds incessant et bien audible
qui s'impose aux passants inattentifs, il prononce qui sait
quel texte révéré, un chiffre de temps à autre
indiquant un passage sans qu'il doive y penser.
Est-il soutenu dans l'effacement gris qu'il s'impose
par une théorie de l'efficacité de la répétition? Ou aidé
depuis des semaines et des mois rémunérés par
les oscillations des mots sans succès, des prophètes ignorés, la sourde courroie de transmission du troupeau salarié?

Traduction : Marilyne Bertoncini
 

THE REPROACH / LE REPROCHE

 

“I’ve never changed.” Your problem, friend,
though I can’t say I’m not pained.
Regret? That nudges up to blame.

Constancy. What’s the use, what price
lies decades old – that curse
we needn’t carry on. What worlds

we’ve lived since our uncertain dallying.
Your hand on my arm, pressed oddly;
both of us led with ploys we couldn’t follow,

the closeness jarred. Still we write cards,
replay the mistaken sharing
of times when we so truly cared.

 

“Je n’ai pas changé.” C’est ton problème, mon ami,
même si je ne peux pas dire que je n’ai pas de peine.
Du regret ? ça encourage au blâme.

La constance. A quoi ça sert, quel prix
depuis des décennies – cette malédiction
que nous ne devrions pas porter. Quels mondes

avons-nous vécus depuis notre hésitant badinage.
Ta main sur mon bras, pressée étrangement :
chacun de nous menait des plans que nous ne pouvions suivre,

l’intimité faisait mal. Pourtant nous écrivons des cartes,
rejouons les partages erronés
des temps où nous nous aimions tant.

Traduction : Marilyne Bertoncini