Lecture (s)

 

Festival estival, en sa 15e édition, Voix de la Méditerranée (Lodève) est aussi un recueil annuel de poèmes réunissant les poètes méditerranéens contemporains invités, et actuellement publié par les éditions La Passe du Vent. L’anthologie réunit ainsi une cinquantaine de poètes venus d’Albanie, d’Algérie, de Bosnie, de Chypre, de Croatie, d’Egypte, d’Espagne, de France, de Grèce, d’Israël, d’Italie, du Kosovo, du Liban, de Libye, de Macédoine, de Malte, du Maroc, du Monténégro, de Palestine, du Portugal, de Roumanie, de Syrie, de Tunisie et de Turquie. Une petite biographie de chaque poète ponctue le volume. Etant donnée la diversité des voix, une telle anthologie présente forcément une absence d’unité qui ne saurait être compensée par une vision identitaire des alentours de la Méditerranée. Chacun y lira donc ce qui plaît à son âme. Pour ma part, les voix de Boudjera, Stojic, Gihan Omar, Evadinos, Etel Adnan ou Haji sont celles que je retiens. Mais c’est très subjectif. On a une pensée émue, à la lecture de ce livre, en direction du poète de langue albanaise Ali Podrimja, poète qui ouvre le recueil et qui nous a quittés, à Lodève, durant le festival. Ce fut un choc. Outre les poèmes ici publiés, un beau recueil de ce poète est disponible chez Cheyne.

Voix de la Méditerranée, Anthologie poétique, La Passe du Vent, 2012, 118 pages, 12 euros.

 

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Franck Doyen, poète menant aussi un travail dépassant les frontières habituellement imposées aux diverses facettes de l’art au sein de Collectif ET, fait paraître à l’Atelier de l’agneau une 2e édition de éc rire au moment où. Le livre est orchestré en trois moments et un « définitif moment », quatre parties donc. Ou plutôt quatre moments de la voix. Le ton du (ou des) poème (s) varie au son des variations de la taille de la police de caractère ou de sa texture, reflet écrit du travail mené par le poète sur la voix. Cris. Silences. Chuchotements. Voix qui s’élève et s’abaisse. C’est pourtant bien d’écriture dont il s’agit, le poète le dit avec force, et même de pénétration de l’entier du corps dans l’écriture. En-dedans. Ce travail ne s’inscrit évidemment pas dans les sentiers battus de la poésie même s’il s’apparente à des courants fort vivants de la poésie contemporaine, courants auxquels tout un chacun est maintenant habitué. Reste qu’il s’agit d’expérimentation, une poésie expérimentale (il faut bien utiliser ce mot détestable, il est entré dans les mœurs, même si l’on considère que toute poésie est d’une certaine manière expérimentale), poésie expérimentale donc, qui se travaille aussi du côté de l’œuvre de Blaine, Pennequin ou de certaines publications de POL ou d’Al Dante, parmi bien d’autres. Fermant le livre, son lecteur peut penser (c’est mon cas) qu’entendre le texte serait chose fort intéressante.

 

Franck Doyen, éc rire, Atelier de l’agneau, 2012, 100 pages, 15 euros.

 

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Patrick Joquel donne à lire, avec ses Ephémères d’un passant, les proses poétiques d’un voyageur incorporé dans les paysages qu’il traverse en les vivant. Le recueil s’ouvre sur un rapport charnel, quasi érotique, au paysage et à la nature, cette nature que Joquel célèbre tout au long de ses poèmes. Il s’adresse à une personne en particulier, à chacun de nous peut-être. Ils ont en tout cas à chaque fois été envoyés à une personne précise, dont nombre de poètes. Les proses sont rythmées par les variations de la lumière et de la mer. Elles commencent toutes par le regard. Et se laissent pénétrer par l’extérieur.

Je tourne alors en rond. En spirale. En coquille. Parfois en belle ascendance. Parfois en jolie dégringolade. Question de marées. De regards. Les vents demeurent instables. Les pressions variables. Je les suis au baromètre. Je m’accroche aux gradations. Je saute des lignes. Je passe en marge. Je pars. Je m’échappe. Pour survivre. Hors sentier. Braconner un peu d’air. Libre.

Patrick Joquel, Éphémères d’un passant, éditions de L’Atlantique, collection Phoibos, 2012, 52 pages, 16 euros.

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Robert Piccamiglio, outre une vie comme « agent de production », a derrière lui une cinquantaine de livres publiés chez différents éditeurs, dont Le Rocher, Alphée, Albin Michel ou Jacques Brémond. Poèmes, romans, théâtre… Mille plaines, mille bateaux, paraît dans la « Nouvelle Collection de Poésie » des éditions La Passe du Vent, collection dont la particularité est de donner à lire chaque année et simultanément trois voix de la poésie contemporaine. Chacun des volumes est suivi d’un entretien avec l’auteur, mené ici par Thierry Renard.

Le livre s’ouvre sur ces vers :

 

J’ai marché une seconde une minute
une heure un jour une saison une vie de trop
trop tard maintenant pour m’arrêter
j’ai perdu en chemin l’illusion d’être encore
le Petit Poucet de la fable
je suis trop grand maintenant
plus assez innocent pour avoir la moindre chance
d’entrer me blottir entre les pages serrées
du livre et de la fable.

 

Des poèmes courts qui entremêlent des morceaux de réel et une plongée dans les profondeurs de l’humain.

Robert Piccamiglio, Mille plaines, mille bateaux, La Passe du Vent, collection Poésie, 2012, 10 euros.

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Danielle Fournier et Luce Guilbaud publient avec Iris un ensemble de poèmes qui est autant un dialogue entre elles qu’un recueil de poésie. Les deux. A deux voix. Mais non à quatre mains. Quoique… C’est un livre étonnant et par bien des aspects passionnant. En ces recueils ou dialogues associés, par delà l’océan, les deux poètes se parlent, évoquent des choses et personnes communes, Iris, En deux ensembles portant le même titre.

 

Il y a une autre absence derrière l’absence, et un autre silence derrière le silence. Depuis de manque originel, l’Oratorio de l’âme et du corps.

Je transmets à celle qui me poursuit, ce qui la précède ; les formes de la mémoire échevelée, position funambule de faire de la beauté malgré l’horreur, qui part de la révélation vers l’élévation, du mystère à l’apparition et à la réconciliation enfin venue. Pendant qu’elle est devant la mer, je chuchote une parole inédite, pleine de mansuétude et miséricordieuse dans laquelle la Voix de Dieu est Verbe et Épiphanie.

Tout mot est un nom propre. Et le souffle habite tout.

 

Ce sont les mots de Danielle Fournier.

Danielle Fournier et Luce Guilbaud, Iris, éditions de l’Hexagone, Québec, 2012, 115 pages, sans prix.

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Avec Le Chant de toi, Jean-Yves Clément donne une ode, un chant d’amour. Cela s’inscrit dans une certaine tradition poétique. Le chant est offert à la femme aimée dont le prénom en d’autres contrées signifie « Marie ». Et le livre s’ouvre sur une citation de Saint-Augustin. C’est d’Amour incarné en l’amour dont parle ici le poète. Le mot et le verbe peinent à trouver différentes acceptations aujourd’hui. Pourtant, les Grecs anciens utilisaient trois vocables différents pour exprimer diverses façons d’aimer, diverses hauteurs de l’amour. Le chant du poète est aussi mouvement, à la fois musique et déplacement au fil des pages ; depuis la rencontre jusqu’aux absences et instants communs. Ce long poème tient du cantique.

Jean-Yves Clément, Le Chant de toi, Cherche Midi, collection Points fixes/Poésie, 2012, 80 pages, 11 euros.