Lecture(s)

 

Boris Lazić publie aux éditions Un Infini Cercle Bleu, sises à Paris, un passionnant et nécessaire volume consacré à la poésie serbe contemporaine. Nécessaire car aucun ouvrage de cette sorte n’existait à ce jour en français. Passionnant, par la qualité de la cinquantaine de poètes choisis ici. Qualité, mais aussi force d’une poésie aux fondements en partie marqués par l’histoire récente. Ce sont les voix d’un monde qui a vécu de l’autre côté du rideau de fer, puis d’un pays qui a connu la guerre, ses atrocités, sa folie propagandiste aussi. Tous camps confondus, y compris le nôtre, celui de la perpétuelle bonne conscience. Lazić revendique évidemment le côté incomplet de ses choix, mais quelle anthologie peut se targuer d’être « complète » ? Ce serait un non sens. Il n’empêche qu’il offre ici un vaste panorama de la poésie parue en Serbie depuis les années 70 du 20e siècle, une bonne part étant consacrée à ce qui s’écrit aujourd’hui. On ne sera donc pas étonné de retrouver dans ces pages des poètes publiés (ou en voie de publication) dans Recours au Poème, ainsi Ivana Milankova, Nina Zivancevic et Alen Bésic. Le lecteur intéressé pourra lire leurs poèmes dans la partie « poésies » du magazine. Mais ce n’est pas le seul élément que nous apprécions ici. Nous aimons la vision de la poésie que Lazić donne dans son introduction, vision qui en plusieurs aspects rejoint nos préoccupations : « La poésie témoigne de notre déficience ontologique. Cette déficience est l’essence de notre présence au monde. L’être qui n’a pas de fondement en lui-même (l’être conscient de sa perte irrémédiable), aspire à la grâce rédemptrice (…) Car la poésie naît dans le sublime et n’existe que pour lui. C’est pourquoi toute poésie est extase, de même que tout acte de création est un divin transport qui sublime notre finitude ». Ces mots me rappellent ceux que j’entendis prononcer par Breton, alors au crépuscule de sa vie tandis que j’atteignais avec peine la vingtaine d’années. Des mots qui montraient combien le Breton des dernières années étaient imprégné de lectures, d’un travail, au sens ésotérique du terme, en apparence fort éloignées de ses préoccupations d’avant guerre. Un Breton qui parlait plutôt de Heidegger, de Silésius, de Jean de La Croix, des mystiques rhénans, ou de René Guénon que de Lénine. Je suis porté à croire que cet André Breton là était arrivé à une sorte de sagesse et que cette sagesse était porteuse de l’essence profonde du surréalisme, cela même d’ailleurs qui le conduisit dès les années 20 à chercher le point où les contradictoires s’unifient dans l’œil de l’Un. Un « pape du surréalisme » (quelle stupidité que cette expression) devenu quelque peu plotinien. Et quand je lis les mots introductifs de Lazić, je me dis qu’il devait y avoir dans la pièce des poètes serbes sans que je m’en aperçoive. Il est vrai qu’en présence de Breton, le jeune homme que j’étais avait du mal à être attentif à autre chose qu’au charisme émanant de la personne du poète. Et en effet, l’anthologie proposée par Lazić offre la lecture de poètes marqués par le surréalisme. Mais pas seulement, on pourrait même dire que tous les courants de la poésie serbe contemporaine sont ici représentés. Une poésie sous les cendres de laquelle sourd aussi le poids des événements récents, de la politique des Balkans de la fin du siècle passé. Le simple fait d’ouvrir ce livre et de lire le premier poème, texte de Radivoj Stanivuk écrit au sujet de l’ « anniversaire de la mort de Celan », fera comprendre à tout un chacun pourquoi je parle ici autant, quoique sans trop oser le dire – on est vite accusé de tout et n’importe quoi en cet étrange contrée qu’est devenue la France – d’identité serbe et de surréalisme. Après tout, nombre de poètes et de peintres serbes ont entouré Breton, et l’homme n’avait peur d’aucun contradictoire. C’est cela, être un homme : se construire dans la confrontation sans craintes avec soi-même. Le travail est loin d’être terminé, et le chantier est en cours. Cette anthologie indispensable à toute bibliothèque réellement concernée par la poésie aidera à bâtir.

 

Boris Lazić (dir.), Anthologie de la poésie serbe contemporaine, Un Infini Cercle Bleu, 2011, 332 pages, 14 euros.

 

…………………………………..

 

La poésie et le sacré… décidément… Les éditions Gallimard font paraître un volume signé Kabîr dans leur belle collection de poche consacrée à la poésie, une collection qui gagnerait si je puis me permettre, et je le puis étant donné mon âge avancé, qui gagnerait maintenant – oserais-je donc – à accueillir des poètes francophones trentenaires ou quarantenaires en sus des barons du (minuscule) microcosme poétique parisien. Entendons-nous bien, je ne porte point de critique ici, considérant que des poètes comme Velter ou Deguy par exemple ont très certainement leur place dans la collection Poésie / Gallimard, aux côtés des plus importants poètes de toute l’histoire de la poésie mondiale ; je veux juste donner un avis et cet avis est qu’il s’écrit aujourd’hui, en France même, des poésies vers lesquelles un Paulhan se serait tourné. Mais n’en doutons pas, l’entrée des poètes de maintenant, ceux qui n’occupent encore aucune « position », dans le catalogue Gallimard est certainement à l’ordre du jour, ou en passe de l’être. Gallimard est un grand éditeur de poésie, réalité qui rend toute autre option que celle appelée ici de mes vœux impensable. Kabîr… De quoi s’agit-il ? D’un coup éditorial d’abord. Nous sommes de vieux singes et nous savons faire la grimace ! Bien sûr, personne ne doutera que ces textes de Kabîr découverts dans les archives de Gide par Jean-Claude Perrier méritent d’être édités. Ils le sont ici pour la première fois. Joli coup éditorial donc : imaginez un peu, des textes de Kabîr traduits par… Gide d’après la version anglaise de… Tagore. Les feux des vitrines s’embrasent. Mais qu’importe ? Il y a coup éditorial et coup éditorial, celui-ci est de toute beauté. Il porte même en lui quelque chose de chevaleresque. Cette parution est aussi et encore plus un événement poétique. Car le volume permet de découvrir les textes poétiques de Kabîr, textes d’une extraordinaire profondeur mystique et intérieure. Kabîr vivait en Inde, à Bénarès, et il était tisserand. Musulman converti à l’hindouisme, il a dû fuir et s’est mis à prêcher, voyant venir à lui nombre de disciples. Au point que sa pensée forme aujourd’hui un vaste courant religieux interne à l’hindouisme en Inde. Durant la Première Guerre Mondiale, tandis qu’il traverse une crise le conduisant presque à se convertir au catholicisme, André Gide lit la version anglaise des poèmes de Kabîr et en traduit une partie, on ne sait trop pourquoi. C’est cette traduction que propose ici Jean-Claude Perrier dans un volume qui comporte aussi l’intégralité des « poèmes » de Kabîr traduits par Henriette Mirabaud-Thorens et éditée chez Gallimard dans les années 20 du siècle passé. Lire aujourd’hui un mystique hindou du 15e siècle ne fera pas de mal en ces temps où il arrive que la poésie s’écrive parfois sous couvert de quinze mots de vocabulaire, et trop souvent pour ne rien dire d’essentiel. Ce qui ne l’empêche pas d’être primée.

 

Kabîr, La Flûte de l’Infini, traductions inédites d’André Gide d’après la versin anglaise de Tagore, suivi du recueil intégral des Poèmes traduit par Henriette Mirabaud-Thorens, édition réalisée par Jean-Claude Perrier, Gallimard, collection Poésie, 2012, 190 pages.

 

 

…………………………………..

 

Trois voix à Minase, un renga du 15e siècle rédigé par le maître Sôgi et ses « disciples » Shôhaku et Sôchô, est un classique de la poésie, et plus généralement de la littérature japonaise. Genre ancien de la poésie japonaise, le renga atteint son apogée au 15e siècle. De quoi s’agit-il ? De l’enchaînement de versets composés à tour de rôle par plusieurs poètes travaillant au même endroit et au même moment. C’est ainsi que les trois auteurs de ces Trois voix à Minase se sont réunis à l’instigation de Sôgi pour écrire cet ensemble. Le renga obéit à des règles précises que chaque poète respecte, règles qui donnent une unité à l’ensemble. Le long poème doit commencer par un verset imprégné de la réalité environnante, le paysage souvent, puis se poursuit avec un second verset ouvrant les portes de l’imaginaire. Ensuite, chaque verset doit être lié aux précédents tout en proposant une nouvelle ouverture. On le voit, les « jeux » poétiques de l’Oulipo n’ont rien de neuf. Trois voix à Minase est un modèle du genre et en effet ce texte pénètre son lecteur en profondeur, nombre de versets étant d’une beauté sidérante :

 

Tu ne sais donc pas encore*
Que tout est vain, rien ne tient ?

 

Sôgi, Shôhaku et Sôchô, Trois voix à Minase, traduit du japonais par François Migeot, Erès, collection Po&Psy, 2012, non paginé, 10,50 euros.

 

…………………………………..

 

Pierre Larcher rassemble et propose une traduction personnelle de deux poèmes préislamiques dont l’un a été adapté en allemand par Goethe, l’autre en français par Armand Robin. Il donne d’ailleurs aussi à lire les traductions de Goethe et de Robin.  Ce livre, édité sous le titre de Le brigand et l’amant, est donc une vraie curiosité littéraire. Les deux poètes sont deux poètes brigands arabes préislamiques : Ta’Abbata Sharran et Imru’Al-Qays. Ce pourrait être une simple curiosité littéraire, c’est beaucoup plus que cela. Mais une curiosité littéraire tout de même puisque ces textes étaient soit peu soit non accessibles en langue française. Aussi, parce que Larcher intercale des présentations et des études sur ces poètes et leurs textes en un appareil critique de haut vol. Reste que les poèmes peuvent se lire, chacun dans les deux traductions, indépendamment de tout souci historique ou universitaire. Le brigand, ode signée Ta’Abbata Sharran, est le seul poème préislamique dont Goethe a proposé une traduction dans son West-östlicher Diwan.  Son auteur est le plus connu des poètes brigands arabes préislamiques, un type considéré comme « malfaisant » si l’on en croit son surnom. Cela parle d’un homme tué dans un guet-apens et de son cri de vengeance. Violent et beau. Vient ensuite L’amant, poème de Imru’Al-Qays. Un des poètes les plus importants et célèbres du monde arabe. Un homme mystérieux qui, à l’instar d’Homère pour nous, laisse un texte dont tout un chacun ou presque connaît le début, un homme dont l’identité réelle n’est guère certaine. Le poème porte en lui un caractère mystique, discuté en partie par Pierre Larcher, accentué en son temps par Armand Robin. Il se termine ainsi :

 

L’homme, jusqu’à son dernier souffle de vie,
Jamais ne tient ni ne parvient au bout des choses.

L’ensemble du volume vaut le détour.

 

Pierre Larcher, Le Brigand et l’amant. Deux poèmes préislamiques de Ta’Abbata Sharran et Imru’Al-Qays, traduits de l’arabe et commentés par Pierre Larcher, suivis des adaptations de Goethe et d’Armand Robin et de deux études sur celles-ci, Actes Sud/Sindbad, 155 pages, 2012, 19,80 euros.