LIONEL RAY

par : Anonyme

6 poèmes en avant-première

Vieil homme

 

 

 

Vieil homme les mots muets à ta bouche  montent

Que cherches-tu    dans cette obscurité profonde ?

Quel visage ancien ?      quelle porte improbable ?

Une source un bouquet une clé         une main nue

Comme la nuit               comme une phrase furtive

Une phrase perdue…             ô chimère ! ô soleil !

 

C’est l’hiver              lieu d’effroi             lieu final

Tu écoutes     effaré     dans le demi-jour du songe

Une abeille        fleur vive              et qui fredonne

Si proche                   parmi les choses de couleurs

                                          Et  les objets silencieux

 

C’est le frisson de vivre

Et         le souffle      reprend corps         un instant

                                      Dans un vague étoilement

Veillée

 

Signe de vie parmi les ruines

Cette fleur de veille     ce fragile regard               voici

Le temps des poings fermés                  De toute chose

Ne reste plus que le nom                   des paniers vides

Les lambeaux de notre joie                      ô  mémoire !

Source d’oubli                    Bientôt nous n’aurons plus

Qu’à lire les heures           sur des horloges dormantes

Temps d’avant et de toujours                 ô puits ! Puits

Profond !  Temps inhabité !   Temps sans impatience !

Il n’y a plus d’adieux dirons-nous              mais quelle

Est donc cette voix qui passe les murs ?       Ce propos

Soudain qui nous cherche         et qui nous dit : Viens !

C’est l’heure de veille        cette fleur de l’ombre parmi

Les épaves                          ce regard de bout du monde

Villages

 

Je ne sais rien que nuit                  Elle circule dans mon sang

Pèse sur mes épaules              le froid me mord       m’envahit

Il passe par tous les pores de ma peau                     mes mains

Sont pleines d’ombre                       un drap noir m’enveloppe

Où donc es-tu  soleil de mon enfance ?                 Que sont-ils

Donc devenus           mes chemins mes rivières mes villages ?

Guerville       Gros-Moulu     La Plagne     Andelu        Limay

Houdan     Le Breuil   Maupomet    Dennemont       La Roche-

Guyon   Rosny    Les soifs que j’avais buvant à Vaucouleurs !

Les pierres vivantes au détour des sentiers      le plumage bleu

Des aubes !  les oiseaux querelleurs dans la mémoire heureuse

Des arbres ! je me souviens de vous qui n’êtes plus         sinon

La braise des mots perdus et qui encore brasillent     un gravier

Ici et là  sous la peau  et  dans mon sang    en ce glacial janvier  

Une voix

 

Nous sommes seuls                           le silence et moi

Les pierres nous regardent                              la pluie

Sans limite et sans écho monte       toujours plus haut

Un peuple d’ombres familières           écrase la vallée

Je suis ce voyageur éperdu           étourdi de sommeil

Et qui regarde           la pierre éternelle          on dirait

Qu’elle se souvient mais de quel           indéchiffrable

Secret      la réponse est là muette et qui circule entre

Les tombes   quel étroit chemin         quel apaisement

Ce sont les pas des songes            ou le sac trop lourd

Du Temps        qui se dévide         face au soleil froid

Sommes-nous seuls le silence et moi              étonnés

D’entendre               venir de loin           et d’autrefois

Dans le  fin brouillard de septembre              une voix  

Le Temps

 

Qu’est-ce que cela veut dire ce velours du soir

La nuit qui se déhanche ces étagements de l’ombre

Et quelle main vous touche le visage quand toute la ville

Respire à contre-jour à contre temps

Un flot de lumière vous passe dessus s’en retourne

Vers les hauts-fonds et vous êtes soudain là

Dans le soleil de fin novembre vous avez oublié

Tout ce tapage que fut votre vie d’avant

Plus de phrases plus de flèches indicatrices rien

Que des choses sans nom à peine un signe entre les arbres

Un vol énigmatique d’oiseaux noirs

Comme de longues années qui rentreraient au nid

Dans cette chambre obscure dans le tas du temps

Le Temps souverain… 

Viatique

 

Le monde est mon lieu, dit le poème.

J’apprends devant l’étonnante architecture des montagnes
L’extrême opacité des choses.
Même l’émotion est devenue chose parmi les choses.
Quant à la hauteur ou la profondeur, elle est dans les mots
Plus profonde et plus haute que toute réalité.

En moi, dit encore le poème,
Il n’y a nulle différence entre l’amour et la mort,
Entre une clé et un geste d’adieu,
Entre le don et l’apparence,
Entre la menace et l’acacia,
Entre un quartier de lune et le chuchotis des racines,
Entre une chaise de jardin et notre petite épiphanie quotidienne.
Et la rivière passe avec les mots, toujours autre et toujours la même.

Je demeure dit enfin le poème
Au plus fort du silence.
Chaque fois que le vide est franchi,
Quand le soleil en moi se lève
Ou que la terre s’assombrit,
Dans le souffle et la mesure,
Dans le sacre et l’accident.

   *

C’est un étrange voyage que de vivre
Comme de boire jusqu’à la lie le verre
Et de s’en arracher comme d’une ombre
Laissant à l’horizon de soi pas même une forme vide
Sauf cette poussière de mots cette dentelle
Obscure qui a pour nom « souvenir ».

Rien ne ressemble plus à ma vie que le poème
Il connaît l’impossibilité d’être seul.
En lui d’un mot à l’autre grandit l’imprévisible
Mais aussi le chaos où les monstres sont tapis.

Ce qu’il cache et ce qu’il crie
N’est rien d’autre que bouche ouverte à l’étonnement,
Ce grossissement d’insecte d’une foule égarée
La pâle friperie des jours fanés, écume, grimace.

La grande leçon de mon enfance
Ce fut pourtant le refus des larmes
Mais tout fait retour dans le grand silence nocturne.

Mon poème prend le risque de lier le masque à l’aveu,
Mots et cailloux dans la bouche,
Le prononcé des ombres et des viandes.

Ce n’est pas un miroir pour jeune fille,
Ni un alcool pour un soir de fête
Mais une prose qui ne connaît ni la pause ni la victoire.

 

 

                 

(Poèmes à paraître prochainement aux Editions Al Manar, avec des accompagnements graphiques de Julius Baltazar. Titre de ce nouveau livre : De Ciel et d’Ombre.)