Mathilde Vischer

par : Anonyme

extraits d’un ensemble de courts textes intitulé « Lisières »

Lisières

 

Dans une clairière, à la tombée du jour, un homme caresse tout entier le corps d’une femme, il effleure ses orteils, ses talons, ses chevilles, ses mollets, puis sa main s’affermit sur les cuisses ; le corps ne bouge pas, ne frémit pas, aucune cellule ; il caresse son pubis, son ventre, les os des hanches, saillants, encercle délicatement ses seins, masse chacun de ses doigts, puis les lobes des oreilles, les oreilles tout entières, le front et les tempes ; les cheveux se mêlent aux brindilles de pin qui tapissent la clairière. Les fourmis, les cordonniers lui viennent en aide, bientôt les serpents. Il n’y a que le bruit du vent dans les arbres.

 

 

 

Le petit miroir rond est tendu légèrement au-dessus du front, on voit le dossier de la banquette, le tissu brun strié, au premier plan la paupière fermée, le pinceau qui applique avec lenteur une couleur pâle, claire, nacrée, peut-être du blanc ; l’œil ne bouge pas, le pinceau tente de défier les secousses par sa lenteur, sa dextérité ; la nacre imprègne le grain du petit rideau de chair, recouvre les veinules, la racine des cils, les premiers sillons étoilés ; sur le visage ramassé le paysage inscrit dans la vitesse des poteaux électriques, élancements des branches, cheminées, oiseaux, panneaux publicitaires.

 

 

 

Il était pris encore, parfois, par l’illusion du pouvoir de transformation des larmes, comme si celles-ci, pourtant vécues dans une entière solitude, étaient perçues par quelqu’un, quelque chose, qui pourrait en prendre acte, par magie modifierait le cours des choses. Quand la vanité des larmes est apparue, limpide, c’est la lenteur qui est venue, dans le chant du coq, le bruit du fer sur le chantier naval, la ronde des étourneaux, dans les mouvements de la mâchoire, à chaque bouchée, dans la distance entre les mots.

 

 

 

Ce réflexe impérieux, orgueil de l’ébranlé, de trouver une explication, aussi triviale, aussi factice fût-elle, à ce que la vie ne lui donne pas, il le tend à la femme qu’il croise dans l’escalier le matin, le donne au chien qui jappe en saisissant ses pas, au paysage immobile, sans un souffle de vent. Dans la vie qui est la sienne, le rayon d’ambre sur la façade ne suffit pas, ni la caresse d’une lettre, ni la levée du sang ; il doit croire à l’indépendance du rêve, et parler en son nom.

 

 

 

Une odeur d’hôpital qui sort du corps, envahit la chambre, jusqu’à la literie au parfum printanier, dernière promesse des magazines, elle imprègne les cellules des larges rideaux, jusqu’au linge repassé, rangé méticuleusement.

La crainte de ce qui peut sortir du corps, encore, d’ancien, de nouveau, morceaux de vie dessinant des courbes expressionnistes, qui filent vers d’autres espaces, ne laissent aucune trace ; fragments de corps insoupçonnés, façonnés à notre insu, dans un monde organique.

 

 

 

Elle prend le gros canari, joufflu, d’un jaune d’œuf, dans ses mains. Il se dresse dans les paumes et secoue ses plumes avec douceur, pourrait voler, ne vole pas, pourrait chanter, ne chante pas ; il lui demande, la prie même, longuement, de le garder, de le protéger. Sa lamentation si puissante s’élève tout en haut de la maison, jusque dans les combles, s’échappe par les lucarnes, la cheminée, rejoint celle de tous ceux qui, forts et libres, aux ailes vastes et vigoureuses, ont une plainte secrète.

 

 

 

L’objectif fixe tout d’abord la nuque, puis descend vers les omoplates, plus bas les hanches, et remonte jusqu’aux côtes. Ce sont les os qu’il recherche, os iliaques, vertèbres, clavicules, les côtes saillantes. La peau doit être fine, transparente, à la mesure de l’ossature qu’elle recouvre. Il veut donner à voir les tissus compacts, spongieux, les espaces entre les vertèbres. Il cherche à saisir la beauté trouble de cette minceur, rappel discret d’horreurs anciennes, lancinantes, trop souvent renouvelées. Le corps immobile donne sa vitalité et sa tristesse à chaque détonation. Il donne sa douceur et son manque.

 

 

 

Elle lui disait, quand je serai réparée, nous irons danser sur le toit de la grange, tu me prendras les mains et nous tournerons, nous ferons des cercles à l’infini, ma robe volera, mes fils se déferont, et je serai comme la petite fille à la robe rouge qui sourit, doucement, libre ; si l’un des trous éclate, si mon corps s’écoule, nous recueillerons sa semence, nous la sèmerons au pied du chêne, elle fécondera la terre sèche, et les faucons viendront peut-être la boire.

 

 

 

L’homme descend la ruelle pavée, ses vêtements sont usés, visage ridé cheveux lumineux ; du linge pend des balcons, à hauteur d’œil, tandis que du haut de la rue la lumière frappe jaune d’un matin léger ; il s’aide d’une canne mais son pas est sûr, tranquille ; à sa taille, plus bas, on voit soudain que de l’autre main il tient celle d’un enfant ; le pas de l’enfant oscille, balance, minuscule silhouette assurée mais vaguante, qui dans sa danse semble chaque deux pas descendre une marche invisible.

 

 

 

Les étourneaux par centaines dessinent des lambeaux rapides dans le ciel, architecture des oiseaux qui fondent dans le feuillage jaunissant du platane, crépitent, en un instant se taisent. D’en bas on peut percevoir les taches blanches piquées sur le plumage pétrole, mais on ne peut savoir quelle sera, demain, un autre jour, la destination de leur haut vol en migration.