Nikola Živanović

par : Anonyme

6 poèmes du jeune poète serbe

Réalité, variation première

 

Tu t’éveilles auprès du corps que tu aimes.
Les chaussettes, le slip, la brosse à dent, la porte.
Tu regardes le corps que tu aimes.
Et cet amour est réel et il importe.

Alors que tu pars, tu ressens une douleur.
Tu t’en imprègnes avant que tu ne sortes.
Alors que sans espoir tu  pars et ressens une douleur,
Cette douleur aussi est réelle, elle importe.

Tu t’en vas vers le monde, cette vie, ce réel,
L’ordre, ton Moi, les rues, le jour qui réconforte.
Tu t’en vas vers un monde où rien n’est réel,
Auquel tu n’apporteras rien qui importe.

 

 

Traduit par Boris Lazic

Réalité, variation deuxième

 

Il aime ce sourire,  ces yeux, puis ce visage,
Et cet amour est réel.  D’un mot doux il brûle,
D’un baiser au front d’en recevoir l’hommage.
Mais cet amour est – un manège ridicule.

La réalité des regards, de la danse
Où se pourrait-elle en ce monde trouver,
Est-ce dans l’irréel des lèvres, de la panse,
Dans l’indifférence des blâmes, des baisers ?

Quelle sagesse pourrait, quel poème, quelle mime
La place prendre d’une telle réalité,
D’un tel sentiment, puisqu’encore il les grime
Et essuie du nez des larmes inventées.

 

Traduit par Boris Lazic

Réalité, variation troisième

 

On traversait un Belgrade qui n’existait pas,
A Autokomanda, des autocars inexistants faisaient halte,
A Kalenić, on vendait l’ombre des objets pour de l’argent que personne ne possédait,
On traversait des rues par lesquelles nulle part on ne pouvait aller
Ni revenir,
On marchait ainsi, ensemble, bien que seuls,
Car je n’étais pas et tu n’étais pas non plus,
Et c’est alors qu’on est passé à côté de nous,
Enlacés, réels, tels que nous ne sommes pas.

 

Traduit par Boris Lazic

Balade de la solitude

 

Les policiers m’ont cherché longtemps,
Ils ont téléphoné à mes amis, sont allés d’appartement en appartement,
Pour au bout du compte me trouver sous un portique
Et m’apprendre qu’après le fracas et des freins le crissement
Ils t’ont ramené dans un sac en plastique.

Je donnais une fête,
Les amis venaient, prenaient place autour de l’âtre.
Ils étaient accompagnés de leurs femmes belles et quiètes.
Ils souffraient que du regard leurs rondeurs j’idolâtre.
On a veillé tard, en débattant, autour d’un verre.
C’est alors que le téléphone a sonné.  Ils m’appelaient pour m’apprendre
Que dans la boue, les roseaux, on t’avait découvert
Là où la Save méandre.

Dans ma tour d’ivoire on célébrait ma réussite,
On me flagornait, louangeait mon prestige social.
J’y répondais par un sourire, à seule fin de ne pas anéantir ce leurre.
C’est alors qu’on allumait les informations
Pour entendre :
Un cinglé t’avait mutilé dans le parc.

J’achetais des boissons chères,
En étaient meilleurs les divertissements,
De plus en plus m’enchantaient
Des convives inconnus, venus à l’improviste.
Le facteur vint aussi m’apportant ta lettre
De deux lignes : tu étais simplement
Morte de vieillesse.

Seul à présent, assis à la table, je feuillette de vieux livres
Puis éteins la lumière et pense en silence.
Alors que les accès de la toux se font plus douloureux, plus violents
Et que le jour touche à sa fin, la nuit je reste sans défense –
Je n’ai aucune nouvelle de toi depuis longtemps.

 

Traduit par Boris Lazic

Les os d’Osiris

 

Chaussettes et serviettes éparpillées,
Pantalons et maillots, froissés et tachés,
Une seule fois usés et jetés sur le sol.
Nulle part son corps. Nul lambeau de chair.

Je ramasse et je lave, je les assemble par pairs,
Je lui repasse le manche (là sera sa main)
Je redresse l’oreiller (là sera sa tête)

 

Traduit par Boris Lazic
 

Le prunier bleu

 

À l’intersection, au marché de Zeleni Venac,
À l’ombre, derrière le kiosque à journaux,
Pousse un petit prunier sauvage.
De jour, personne parmi les passants
Ne remarque sa présence,
Mais lorsque tombe le soir et que les rues se dépeuplent,
Cela devient clair, il est de mèche avec les feux de signalisation
Qui régulent une circulation invisible.

 

Traduit par Boris Lazic