Notes pour une poésie des profondeurs [3]

Autour de Tadeusz Rozewicz
et de son recueil "Regio"

 

Dès la préface de ce beau volume, Claude-Henry du Bord pose immédiatement l’enjeu de la poésie de Tadeusz Rozewicz : « Le travail du poète est de lutter contre l’oubli de l’être, l’usure naturelle de la langue ». Et de rappeler que pour l’immense poète polonais qu’est Rozewicz, écrire un poème est en premier lieu un acte éthique. Le travail de présentation de ce volume est fort intéressant en ce sens que du Bord relie la poésie de Rozewicz à la philosophie de Heidegger, particulièrement en son Acheminement vers la parole et en ses Chemins qui ne mènent nulle part. Un point de vue évidemment discutable, qui est cependant éclairant. Le poète et le philosophe mènent une recherche commune, celle du Poème/Sacré oublié : « Non seulement le sacré, en tant que trace de la divinité, se perd, mais encore les traces de cette trace perdue sont presque effacées » (Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, 1962). Cette recherche, exprimée ici par les mots du philosophe, pourrait être d’une certaine manière reprise par Recours au Poème comme partie de son projet. La quête de la Parole perdue du Poème, cette quête est dans l’homme. D’ailleurs, Rozewicz exprime cette idée ainsi, dans son Anthologie personnelle autrefois parue en France chez Actes Sud (et malheureusement indisponible actuellement) :

« Rien de fortuit dans ma décision d’étudier l’histoire de l’art. Si j’ai pris là et non ailleurs mes inscriptions, c’était pour reconstruire la cathédrale gothique. Pour, brique après brique, relever en moi cette église. Pour, élément après élément, reconstruire l’homme ».

Nous serons en accord avec cela. La poésie et les poètes soutiennent la cathédrale/poème que sont la vie et l’univers. Simultanément, la poésie travaille la construction du poète en son athanor propre tout en élevant cet athanor à la place qu’il doit occuper dans l’édifice commun. Le monde réel de la vie est un corps autrefois démembré, corps en reconstruction à chacun des instants. Finalement, la poésie parle d’Osiris avec Isis. Elle est affaire de réalité. Écrivant cela, je pense à ce que me disait notre ami, poète et collaborateur Andrjez Taczyński, fin connaisseur de la poésie polonaise des profondeurs, auquel je dois la découverte de l’œuvre de Rozewicz (entre autres), tous deux ayant étudié dans la même université de Cracovie : au fond, c’est toujours le chemin d’un poète qui vous conduit à la voix d’un autre poète. Ainsi, dès ses poèmes de l’immédiat après seconde guerre mondiale, dans un pays dévasté tant par les combats que par l’extermination des Innocents, Rosewicz pose les fondations d’une œuvre éthique vouée à contribuer – à sa mesure – à la reconstruction/renaissance de l’homme. Et en effet, où mieux rechercher et retrouver Osiris sinon dans les neiges de la Pologne et de l’âme juive meurtries ? C’est de remembrement du corps de l’homme, dépecé par l’autre de l’homme en l’homme, que parle cette histoire, cette poésie, comme toute histoire et toute poésie. Que l’on pense à Ulysse ou au corpus de textes dits de Ptah Hotep. Cela passe par l’Isis Parole, incontournable lien entre nos âmes et celle du Monde. Il y a toujours le visage de tous les hommes dans le miroir de chacun des hommes, et ce visage est toujours cet ennemi qu’il faut combattre tout en le pardonnant, combattre en le pardonnant justement. Comment cela pourrait-il être simple ? Le démembrement de l’humain par l’homme est un acte de l’homme. Il y a loin de l’homme… à l’homme, et ce long chemin est cheminement dans et par le Poème. Le reste est illusion, croyance dogmatique en un réel apparent, lequel n’est rien de plus qu’un voile. Cela, Daumal l’avait parfaitement compris, au contact de l’Orient. Il est important de garder un œil tendu vers l’Orient, cela ouvre une perspective.
Une telle position, une telle mise en situation du rôle du poète dans le Poème ne peut aller sans affrontement avec l’angoisse. Et en effet l’angoisse est au cœur de la poésie de Rozewicz. Cette angoisse devenant au fil du second 20e siècle angoisse/inquiétude devant l’aliénation de l’homme moderne, ce qui de nouveau rejoint l’œuvre heideggerienne. C’est ainsi que Rozewicz peut écrire que « La poésie de nos jours / est une lutte pour respirer ». Alors, un ton de tristesse apparaît :

 

Un doigt sur les lèvres

 

La bouche de la vérité
est fermée

un doigt sur les lèvres
nous dit
que le temps est venu

de se taire

personne ne répondra
à la question
qu’est-ce que la vérité

celui qui le savait
celui qui fut la vérité
s’en est allé

 

On a pu écrire que la poésie de Rozewicz est simple. Cela est vrai et cela est un compliment de haute tenue. Mais la simplicité ici recèle tant de visions de cette saturation de la souffrance qui imprègne le corps de l’homme, depuis que l’illusion de la mort de Dieu (le Sacré, le Principe, non pas un bonhomme) a provoqué celle de la mort du poème, que la poésie redevient cheminement sur les traces de la présence de l’éternelle origine de ce que nous sommes en profondeur. Où l’on rejoint encore les Chemins de Heidegger : « Voilà pourquoi, au temps de la nuit du monde, le poète dit le sacré ». Où est l’origine ? D’où vient le mal ? disent les poètes. Voilà LA question, à la lisière de toutes les versions du rapport de l’homme au Poème.
 

Unde malum ?

 

D’où vient le mal
Comment ça d’où ?

De l’homme
toujours de l’homme
et seulement de l’homme

l’homme est un accident
de travail
de la nature
il est une erreur

si le genre humain
arrivait à se dégager
à l’aide de ses mains
de la faune et de la flore

la terre récupérerait
son éclat sa beauté

la nature sa beauté
et son in-nocence

aucune créature exception faite de l’homme
n’emploie la parole
qui peut être un instrument de crime

la parole qui ment
qui mutile qui contamine

le mal ne vient pas d’un manque
ou même du néant

le mal vient de l’homme
et seulement de l’homme

nous sommes dans la pensée – comme dit Kant
et donc par là même depuis dans l’être
mais autres que la pure nature
 

Depuis un certain temps

 

Depuis quelques années
le processus qui préside à la mort de la poésie
s’est accéléré

j’ai remarqué
que les nouveaux poèmes
publiés dans les hebdomadaires
se décomposent en trois heures

les poètes morts
s’en vont plus vite
les vivants
expulsent
en toute hâte
de nouveaux livres
comme s’ils voulaient boucher un trou
avec du papier