Notes pour une poésie des profondeurs [5]

L’éternité portée sur les vertèbres serre la vis des
         gisants
Des massacres de présumés innocents ont lieu dans les
        sous-sols  
Exécutés avec sobriété d’une balle d’or alchimique 
        entre les yeux
En compagnie de derviches ayant mal tourné,
D’équilibristes tombés dans la misère
Et autres personnages voués dès la première ligne à être
        crucifiés
Par le point final du roman.

[Marc Alyn, Les Enfers gigognes]

 

L’œuvre de Marc Alyn est de celles qui inspirent Recours au Poème et ses animateurs. Sur un plan personnel autant que sur un plan collectif. Le poète des profondeurs qu’est Marc Alyn joue ainsi un rôle qu’il ignore dans notre aventure. Mais l’ignore-t-il tant que cela ? En poésie, il est des Amitiés secrètes, fraternelles, qui se fondent sur le silence et la discrétion. C’est ainsi que nous nous sentons des affinités électives avec le poème tel qu’Alyn le vit, tout comme nous nous sentons aussi des affinités, pour les mêmes raisons, avec des poètes comme Valente, Grosjean, Grall, Juarroz, Char, Daumal, La Tour du Pin, Michaux, Cendrars, Reverdy, Garcia Lorca, Nerval, Kazantzaki, André Pieyre de Mandiargues ou Renéville. Entre autres. Là où s’inscrit le « point final du roman » commence ce que nous nommons Recours au Poème. Là où naît la poésie en tant qu’elle est prophétie de l’instant.

Ce volume est précédé d’un texte d’André Ughetto, par ailleurs rédacteur en chef de la revue Phoenix, laquelle prolonge la belle histoire de Sud et d’Autre Sud. Un texte qui est la meilleure introduction à la vie et à l’œuvre du poète. Avec de tels volumes, la collection Présence de la Poésie occupe progressivement la place qui était autrefois celle de Poètes d’aujourd’hui chez Seghers, et elle l’occupe de fort belle manière. On sent que nombre de ses volumes sont appelés à servir de référence. Pour ce qui est de celui-ci, la chose est évidente. Avec le titre, tout est dit des fondements et des profondeurs de la poésie de Marc Alyn : « Permanence de la source », écrit Ughetto, lui-même poète, arpenteur des mêmes contrées pérennes. Nous sommes ici en présence d’une poésie qui a pris la mesure du réel. Une poésie qui regarde au-delà du voile de l’apparence des chairs et aperçoit le lien qui unit le tout du réel. Ce qui nous échappe la plupart du temps, au point que nous croyons encore en l’existence de la mort. Cette mort qu’il ne s’agit pas d’accepter mais bien de percevoir comme n’ayant pas d’existence autre qu’immédiatement concrète. C’est de disparition apparente dont il s’agit, et cette disparition est une transformation. Voilà ce dont nous parle la poésie de Marc Alyn, et voilà ce dont parlent tous les poètes des profondeurs : derrière ce que nous appelons « mort » se profile le réel des transformations permanentes de la vie/source de tout l’existant, transformations qui ne se produisent pas dans tel ou tel individu mais dans chaque partie/élément du vivant. Ici, la poésie est rejointe par la physique quantique. Tout est composé de particules. Et ces particules prennent formes selon la manière dont elles sont reliées les unes aux autres. La vie est architecture. Ainsi, la principale chose qui me différencie d’un morceau de roche est la manière dont nos particules sont liées. Le lien, là est le principe de la vie. Et ce lien se nomme poème. Au-delà des illusoires et insignifiantes prétentions du quotidien, nous sommes des maillons. Et la chaîne forme le tout du réel. Il est du reste amusant de constater combien les sciences contemporaines redécouvrent peu à peu ce qui fonde l’essence même de la poésie. C’est bien dans un nouveau monde, ancré sur d’autres paradigmes, que nous pénétrons, nous le sentons, nous ne le savons pas encore mais ce monde nouveau apparaît peu à peu sous nos yeux – un monde de poètes de nouveau reliés en chaque instant au Poème. 

Cette vision d’une poésie allant « au-delà » a toujours été une préoccupation essentielle dans le travail de Marc Alyn. On pense au manifeste/tract Défense de la poésie qui, signé par Alyn, Garnier et Bouhier, réagissait dès 1955 aux conceptions d’une poésie « nationale » mises en avant par Aragon, Guillevic et autres. Par cet acte, Alyn et ses amis montraient que la poésie n’est pas inféodée, ni à une idéologie, ni à un parti, ni à un moment de l’Histoire, quand bien même ce moment serait-il celui de la résistance. Ils affirmaient aussi, pour ceux qui lisent posément, que la poésie est une des formes d’expression visible de ce lien unissant toutes les parties de la vie, ce même lien dont nous parlions plus haut. Et de ce point de vue, la poésie voit plus loin et vient de plus loin que ce qu’Aragon pouvait en penser. Sur le moment, ce texte fut très lu, comme on lit dans le moment de leur parution les textes qui semblent contribuer à un débat, parfois à une polémique. Mais il sera surtout relu, à compter de maintenant, en regard de l’histoire de la poésie française de la seconde moitié du 20e siècle, et de celle qui s’écrit en ce moment même. Car, avec le recul, la position de Défense de la poésie prend toute sa force : elle est position de ceux qui connaissaient, malgré les coups et les sarcasmes, malgré le retrait imposé souvent par une poésie alors dominante, dans un contexte idéologique lui aussi dominant, à ceux qui ne pensaient pas comme l’air du temps politique voulait que l’on pense. Une position : ne pas cesser de croire en la possibilité du poème. Et cette position est aujourd’hui nôtre.

Quand un poète engage sa vie sur le chemin de cette position, il lutte pour la poésie, pour que le Poème trouve son chemin en nous et à travers nous, pour que ce même Poème fasse irruption dans nos vies. Et, changeant notre vie, contribue à ce que l’Homme se construise moins malfaisant. La chose n’est guère aisée. Reste que quiconque ne saisit pas cela a encore beaucoup à apprendre, humblement, sur le sens de ce qu’est la poésie. Sa réalité profonde, et non son expression plus ou moins laborieuse dans telle ou telle librairie. Marc Alyn est ainsi un poète engagé, au sens d’un engagement sur la trace des plus anciennes racines du Poème, non dans un sens conjoncturellement politique de peu d’intérêt. Que reste-t-il des « engagements » politiques d’antan n’est-ce pas ? La question n’est pas de croire avoir raison dans un présent bien illusoire, pour ensuite s’apercevoir et peut-être reconnaître combien l’on s’est trompé. La question est celle de la préoccupation profonde : qu’est-ce que vivre ? Quel est ce lien qui me fait être ? La poésie ne parle de rien d’autre. Et elle n’en parle pas uniquement, c’est heureux, en ayant les yeux rivés sur l’humain, modeste acteur et participant d’un ensemble bien plus vaste dont il ne perçoit que les soupentes. Et encore. Marc Alyn écrit depuis l’avant, dans le présent de l’instant. Et son œil coquin trace des possibles au-devant de nous. Que chacun trouve sa porte, elle est plutôt basse mais… que nous nous baissions un peu ne nous fera pas de mal ! La poésie, ce n’est pas rien. En particulier en une époque où la déstructuration généralisée agissant contre les fondations de la vie tend à produire une transformation inversée, poussant cet humain loin de son humanité. C’est de ce combat dont la poésie des profondeurs et celle de Marc Alyn parlent : il s’agit de tenir la position en période troublée. C’est pourquoi les poètes authentiques de maintenant sont les dissidents d’une époque qui cherche à oublier que le Poème est ce qui œuvre dans le réel du monde.

Alors, Présence de la poésie en effet. Le titre de cette collection vaut manifeste et si ses animateurs ne se trompent pas trop, cette collection marquera l’histoire de la poésie. 

 

  

Post-scriptum au sacré

de : 

 

Le sacré s’était réfugié dans des poèmes qui se lisaient
          entre eux
Et passaient le message
À des peuples absents, veufs du surnaturel.
« Les morts ont des oreilles », chuchotait le papier
          glacé, ivre d’imprononcé
Au dormeur des grands fonds torréfié à cœur par la
          crémation de sa propre voix.
Le poème non lu parait au plus pressé,
S’aggravant de stridences, d’inversions en apnée des
     poésies perdues,
Radeau de la Méduse chargé de débris de statues
Dont les mains suppliaient ou suppliciaient le ciel.
Chaque recueil constituait le dernier livre, et l’origine
          du premier.
Orphée, travailleur au noir sans cesse menacé de
          reconduite à la frontière,
Chauffait en l’athanor l’image, la magie,
Seul ainsi qu’une ligne en bas de casse dans l’évangile
          de la nuit.
De zone en zone, parmi les rides, les acides
De vastes remuements de paraboles annonçaient la
          distillation finale de l’alchimiste.

L’été sur les terrasses

de : 

 

Parler depuis la mort, sans porte-voix
suppose un entraînement de tous les instants
inauguré dès le premier regard.
C’est de sa propre destruction que l’être s’édifie
tenu en respect par les appariteurs musclés de la durée
et la férocité pompeuse des mythes.
La vie est salissante en dépit des enzymes
gloutons qui seuls connaissent
la vérité sur Dieu : hypothèse d’insecte
projetant sur une feuille de menthe assoiffée
sa souffrance à facettes.
Quant à l’humanité, espèce sonnante et trébuchante
         au cours surévalué,
Métisse d’ici-bas et d’au-delà, sang mêlé,
qu’elle fasse l’amour à midi, l’été sur les terrasses
avec le risque contagieux d’engendrer une fois de plus
          le néant
sans feu ni dieu, dans l’immuable et le fuyant
puisque sous chaque peau limitrophe du temps
circule, sève aride, âme prédatrice des corps,
l’insoutenable fécondité de la mort.

C’est un mort

de : 

 

C’est un mort très neuf
que l’on cache en terre :
vingt ans à peine
et le cœur à nu.

Les cyprès ne lui parleront
qu’en notre absence ;
c’est une rancœur de silence
que l’on plante.

Que sortira-t-il
de tant, tant de graines
semées en ce monde
pour l’absurdité ?

C’est un mort novice
fraîchement promu
aux terreuses palmes
et qui n’ose encore se faire complice
de ce trop grand calme.

Quel monstre de chair
et d’herbes mêlées
un jour jaillira
de ces faux jardins ?

C’est un mort confiant
mort de sa confiance
qui reproche.

(Algérie, 1958)

Quelques difficultés du côté de la parole

de : 

 

Le sublime ayant été décrété inhabitable à l’issue
          d’un long acharnement thérapeutique
le poète coffré, bête en cage, dans l’idée de la mort
dut se résigner, tête sur le billot, à offrir sa voix
          en holocauste
aux dieux par contumace des ordinateurs.
Il parlait en dessous avec l’accent des sources
crissant d’appels au secours taraudés d’insomnie, de
          blasphèmes rentrés
et d’absurdes stridences :
mime des Funambules, ci-devant des féodalités
          prosodiques
raccourci par l’oubli sur la place publique
à la santé de la déesse Raison et de l’Être suprême.

La résurrection était chère, le temps crucifiait les horloges.
En équilibre sur l’inconnaissance, édifiée au moyen de
          sa propre destruction
l’écriture s’acharnait à suturer le vide grâce à des
          liturgies d’estafilades
des géométries de fantasmes et des sublimations de cimes.

Le beau, resté obscur jusqu’en la transparence
s’aventurait si près des griffes de l’indicible
qu’il semblait le soleil dans la gueule du chat.
Malgré tout, aucun dictionnaire ne parvenait à contenir
          les sens du mot poésie
ni la saveur du vocable cerise jouissant entre les lèvres
          du malheur.