Petites notes d’amertume (5)

Un vieil adage affirme qu’il n’y a que la vérité qui blesse. Pourtant les blessures provoquées par les propos injustes et la mauvaise foi d’êtres chers sont des plus vives et profondes que je connaisse.

 

Je suis en total accord avec ces deux phrases de Jean-Yves Masson, lues dans Le Chemin de ronde, beau cadeau de Pierre Maubé. J’aurais tant aimé écrire cette pépite d’une rare justesse : « Promettre, c’est tenir parole. Se taire, le plus souvent, c’est donc déjà trahir. »

 

Il arrive un moment où le silence est tel qu’il devient irréversible et ne peut plus être rompu.

 

Deux écueils à contourner : la parole de trop et le silence de trop. Les deux ont le même effet désastreux.

 

Il suffit parfois d’une attention bienveillante, de quelques mots sincères, d’une main tendue au bon moment, pour qu’on remise dans l’instant un imminent projet funeste, qu’on avait pourtant soigneusement préparé. La vie tient parfois à quelque infime coïncidence  essentielle.

 

Que de dégâts occasionnés par le discours intellectualisant propagé par les universitaires. Même les êtres à la réflexion la plus subtile, à la pensée la plus profonde, se laissent parfois séduire et entrainer par la spirale de la digression clinquante et superficielle et  par la mécanique de la joute oratoire  sans enjeu. Nul n’est à l’abri.

 

On a trop souvent confondu avant-garde et élite. Aux avant-gardes je préfère les éclaireurs, et surtout, de loin,  les indispensables sourciers.

 

Peu de chances aujourd’hui d’entrer dans le débat intellectuel si on n’est pas universitaire. A la rigueur, être journaliste permet d’être admis aux séances de  rattrapage.

 

Faire vivre une revue donne à connaître quelques belles rencontres, une foule d’opportunistes et beaucoup d’ennemis anonymes ou déclarés. Mais certaines rencontres lumineuses compensent à elles seules  largement ces désagréments.

 

Concevoir une revue est une discipline hautement collective exercée dans une grande solitude.

 

Que de lieux communs savamment rehaussés par le jargon ampoulé et prétentieux des universitaires et des professionnels de certains domaines comme la pédagogie, l’économie ou la communication !

 

C’est typiquement français de prendre la pédanterie pour de l’érudition.

 

Depuis l’apparition de facebook, existe- t-il aujourd’hui un mot plus galvaudé et plus vidé de sa noble substance que le mot ami ? Rien d’étonnant que de plus en plus souvent dans la vie quotidienne les gens  désignent comme amis de simples connaissances avec qui ils sont en contact.

 

Mot d’ordre : quelle expression terrifiante !

 

Feuille de route : comment cette expression issue du vocabulaire militaire est-elle venue gangréner la langue des médias via le monde politique ?

 

Les expressions populaires sont souvent d’une justesse clairvoyante. Je me suis toujours fait du mauvais sang. Rien d’étonnant donc qu’une maladie du sang vienne aujourd’hui s’installer à demeure chez moi.

 

Plus que jamais, dans le contexte de pensée desséchée et sclérosante qui caractérise nos dernières décennies,  j’apprécie sans réserve ceux qui ont une intelligence sensible et  jaillissante.

 

Je n’ai aucun intérêt, aucune curiosité, pour les gens lisses et parfaits, à la vie sans histoire.

 

La perfection me fait peur. Quelques petits défauts me rendent leurs détenteurs tellement plus proches, plus semblables.

 

Dans les années 80, nous n’avions plus de futur. Aujourd’hui, nous n’avons plus de présent. Bientôt on nous volera même ce qu’il nous reste de passé.

 

Un jour peut-être, la contemplation disparaîtra du faisceau des facultés humaines.

 

Nous nous obstinons à mesurer l’avancée de notre civilisation au degré des biens matériels qu’elle procure. Mais nous oublions que nous passons une bonne partie de notre vie à travailler pour les acquérir… et bien souvent pour ne pas les acquérir.

 

Pourquoi présente-t-on l’Histoire comme une trajectoire continue, ponctuée de crises et de ruptures ?  Il me semble qu’elle est plutôt constituée d’histoires multiples qui se superposent et s’enchevêtrent dans la continuité.

 

Suite extraite de Petites notes d’amertume
(à paraître en 2014, Les Editions Sauvages)