Regards sur la poésie française contemporaine des profondeurs (9) : Dominique Boudou

 

"La poésie, je ne sais pas. Je n'ai jamais su.  Essayez d'approcher l'oiseau sauvage. Vous ne pouvez pas. Des voix comme celles de Rimbaud, Lorca, et j'en passe, demeurent hors de mon atteinte. Leur mystère est si grand. Mes mots si petits. Quelle forme ils ont ? Dans quelle pâte parviennent-ils à tenir un peu ? De quoi est faite cette résistance qu'ils ont, parfois ?

J'écris de la poésie depuis un demi siècle, presque. Je me suis, comme beaucoup, frotté à des sonnets bancales, à des alexandrins qui chantaient mal, à toutes sortes d'imprécations. A vingt ans, les champs magnétiques de Soupault/Breton me fascinaient. A trente, c'était le manifeste électrique aux paupières de jupes de Matthieu Messagier. Une affaire de courant, toujours, que j'aime aujourd'hui ténu, à bas bruit, au bord de la rupture qui bégaie l'impossible à dire. Je lis et relis Guillevic, Follain, Emaz et Metz, obstinément. Je continue mon chemin d'écriture avec des poèmes pauvres, en espagnol."

 

Dominique Boudou

Tu te souvenais de toutes les chambres

 

le 4 janvier 1993

" On est réduit à se dire : Voici
ce qui me hante, et se rendre compte,
presque dans le même souffle, que
soi-même on hante cela."

 

 

Tu te souvenais de toutes les chambres où tu avais
grandi malade. Tu reconnaissais les ombres étirées
comme des chats sous le lit, les vibrations de la fenêtre
au passage des voitures, la rumeur du tilleul dans tes
poumons. Tu devais apprivoiser tes nerfs à vif sur la
blancheur des draps, attendre la relève des fantômes
au petit jour. Ta mère apportait le lait dont la peau
cachait le lait, un peu de fraises dans un peu de sucre,
et ta fièvre ne tombait pas, hantait le goût du fruit et de
la crème, jusqu'au soir.

 

 

Fragments pour une dormeuse, éditions Opales, 2001

Des journées de sable nous attendaient

 

Le 7 juillet 1993

le temps de goûter les franges du
soleil et de ma solitude

 

 

Des journées de sable nous attendaient, si lentes à
couler dans nos doigts, et nous avions peur.
Qu'allions-nous devenir à égrainer nos silences ? Partir,
disais-tu, trouver un pays où les heures se bousculent,
pleines de clameurs. Echapper enfin au creuset de nos
douleurs tues, qui font vieillir. 

 

Fragments pour une dormeuse, éditions Opales, 2001
 

Nous avons beaucoup arpenté les îles

 

Nous avons beaucoup arpenté les îles. Nous
nous sommes souvent étonnés de cette
récurrence, sans savoir ce qu'elle disait ou non
de nos faiblesses. Les îles sont des terres finies,
où notre inachèvement trouvait à se rassurer.
La steppe, le désert inquiéteraient davantage
ce que nous taisons. Mais j'entends grincer les
jointures de la chaise dans le jardin. Où sont
les courtilières ? Quelle force en toi pourrait
les dominer ? Un goût de terre macérée
s'infiltre entre mes dents et j'ai de l'eau plein
les yeux. La diplopie encore. Je tâtonne
jusqu'à la porte du jardin. Je reconnais la
lumière qui se prend dans tes cheveux.
J'entends ton souffle. Le livre papillon frémit
sur ta poitrine. Tu te retournes et des yeux se
multiplient autour de moi. Tu n'es pas morte.

 

Quand ta mère te tue, éditions Pleine Page, 2007

Une voix parle encore

 

Une voix parle encore
Quand tu te tais
Les ombres restent debout en elle
Avec leur visage de papier mâché
Jeter le père et la mère hors de ta bouche
Epuiser encore un peu la fatigue
Les souvenirs sont trop longs à étouffer
Le silence ne peut pas venir

 

Battre le corps, éditions Le nouvel athanor, 2013

Aujourd'hui tu as pris en toi

 

Aujourd'hui tu as pris en toi
Un peu de riz
Tu dis que chacun des grains
Est comme un mot retourné au silence

 

Battre le corps, éditions Le nouvel athanor, 2013