Regards sur la poésie française contemporaine des profondeurs : Pierrick de Chermont

FAUT-IL

Faut-il se livrer à ce travail introspectif sur sa propre œuvre, donner des repères, des indices sur son travail ? Comment se situe-t-on vis-à-vis de lui ? Et encore, inciter, encourager cet autre, le lecteur ou le simple curieux, à se lancer vers un ailleurs, hors des poèmes qu’on lui confie ? Un sentiment d’injustice monte alors : « Quoi, j’ai déjà fait effort de vie pour ces textes, choisi de répondre à cet appel intérieur, de m’y unir tandis que tant d’autres choisissaient de se disperser dans les jours, il faudrait en plus que je fasse un geste vers eux, que je me risque et me soumette à leurs jugements. Déjà ils me jugeaient et se moquaient tandis que je m’éloignais pour parler au silence, il faudrait aussi que je rende des comptes après, encore et encore ? Quand cela cessera-t-il ? Existe-t-il donc un espace où l’on peut s’efforcer d’être soi sans avoir à s’expliquer ? »

Non. Non, il n’existe pas d’espace sans la présence d’autrui. L’humanité qu’on porte est toujours un lieu ou un moment de partage au mieux, de déchirement et de blessure le plus souvent. Vouloir être soi, c’est accepter de communier à l’autre et de laisser l’autre communier à soi. Oui, en te donnant à la poésie, tu t’es mis en marche et il n’est plus possible de reculer. Il faudra te dépouiller jusqu’au bout. Il te faudra accepter l’humiliation, le mensonge, l’aveu de tes faiblesses. Tu te contrediras. Oui, tes vertiges, tes illusions seront mis à nu. Dans le poème et dans cet ailleurs qu’est ta vie de poète, que tu la taises ou la dises, tu seras consommé. Et tu devras t’avouer dans ce que tu te caches à toi-même et que les autres pointeront jusqu’à ce que tu saignes. Nulle échappatoire. Les yeux du poème désormais se retournent contre toi par le moyen du lecteur. Écrire des poèmes n’était rien, à peine le commencement. Il te faudra encore être brûlé par eux. Tu croyais leur donner que des heures, en vérité tu leur as confié ta vie. Tu croyais jouer en répondant à leur appel, ils te forceront à avouer que tu cherchais la vérité, quand bien même tu ne comprends pas ce que tu dis. Tu t’es mis à leur service et ils agissent désormais. Oui, tu seras poète jusqu’à la nausée de toi-même.

J’ai donc voulu avancer sur ce chemin inexorable. J’ai repris les textes publiés depuis vingt ans. Je les ai lus en m’appuyant sur cette longue durée pour essayer de découvrir des chemins qui permettraient de circuler entre eux. Trop tôt, ou peut-être au-delà de mes forces. Je n’ai pas pu passer de l’autre côté et les lire comme je lis d’autres poètes. Surtout, ils m’apparaissent comme une clôture impossible à traverser, grandissante, toujours plus haute, toujours plus proche, me repoussant davantage vers ce néant que je suis ; me resserrant auprès d’un mystère ou d’un abîme qui m’effraie, m’attire autant qu’il me blesse. Malgré le dérangement, je m’efforce pourtant de rester homme, d’assumer cet état de vie, de le confier pour ce qu’il est à qui m’interroge. Oui, cette vie de poète anonyme est mienne, puisqu’elle est la seule aventure que j’ai choisie de plein gré. Elle est tout entière dans ce oui à l’existence que j’ai donné et qui me déborde. Peut-être que cette acceptation participe et colore mes poèmes. Peut-être pas. Je ne m’en soucie guère. Ces poèmes que j’ai écrits me sont étrangers. Après s’être nourris de ma chair et de mes os, ils m’ont chassé. Depuis, nous ne nous fréquentons plus. Ils me sont plus lointains que tous les poèmes que je lis. Sauf un seul, qui me préoccupe encore : le suivant qui déjà a entrepris ma chair et mon âme, et va s’en nourrir, se l’approprier, réduisant encore un plus l’être que je suis hors de la poésie.

Un poëte chez Hanz Arp

 

Fruit de la lune
(1936, pierre, Fondation Arp, Clamart)

Là-bas le fruit est animal à marche lente,

Il tend son cou vers le visiteur et aussitôt il l’aime ;

Pour le manger
d’un seul coup de lame trancher le ventre !

S’il jaillit du lait
c’est qu’il est bon à croquer,

S’il jaillit du sang
ouvre les yeux !

Dans le cœur du fruit des milliers de sabots !
sur toute la plaine l’aurore au grand galop.

 

 

Coupe de nuage
(1961, plâtre, Fondation Arp, Clamart).

Siège extraordinaire pour délasser les crépuscules !

 

 

Squelette d’oiseau
(1947, bronze, Fondation Arp, Clamart).

Je suis
une combinaison moléculaire en quête d’achèvement,

Je suis
un squelette d’oiseau
rien que d’os et de vouloir fier !

Et
comment trouvez-vous mon bec ?

Agaçant n’est-ce pas ?

Si je fume la pipe
ça fait écume et rire mouette,

Badauds de la Seine
buvez de la grenadine ou qu’importe !

Moi j’ai l’œil rond et sublime.

 

 

Figure recueillie
(1956, pierre calcaire en taille directe, Fondation Arp, Clamart).

Le corps plie
à cause de la tête n’est-ce pas ?

La tête
qui écoute le sang battre aux parois

Comme des doigts de lune au pis de l’éternité
tirant un lait d’étoiles et de saisons nouvelles,

La tête
qui se souvient d’elle comme d’une sphère pure
au ressac frissonnant d’or et d’éclairs,

Mais l’âme
est femelle souveraine du corps et de l’esprit !

C’est l’œil percé le poignard pris jusqu’à la dague
le cri d’Hécube au sortir des murailles !

La tête peut vivre d’irréelles rosées
le chant de l’âme veut un sang d’éternité ;

Ta mort la plus aiguë des louanges !
tiges brindilles corolles

Tes filles me barbouillent de joies bénignes !
quelques journées d’avril quelques éphémérides,

Quelque vérité quelque nuit
je te respire comme si la mort nous était comestible !

Où suis-je ?
à vieillir mon sang jaunit,

Sophie Taeuber est morte, je sais
tes filles me barbouillent de joies bénignes.

 

 

 

Du pays de Thalès
(1964, bronze, Fondation Arp, Clamart).

C’est une proposition latéralement faite
un appel fraternel,

Une coopérative qui n’encombre pas l’horizon
une entreprise sur l’esprit avec l’olivier et le pâturage,

Une libation inexplicable et souriante
je te salue

Pays de Thalès !

 

 

Ptolémée I
(1953, bronze, Fondation Arp, Clamart).

Ptolémée ?
anneau de marbre étreignant sa forme,

Qu’a-t-il fait de son bras
et qu’y-a-t-il au loin qui saigne et brille ?

Voici la nuit le balbutiement des étoiles,

Que cherchons-nous durant notre voyage ?
on dit l’herbe lente à mâcher les rayons du soleil,

Et nous un peu plus haut un peu superficiels.

 

 

Club des Poètes, 1996.

Des citronniers et une abeille

 

Une ronce abritait l'âme. Comment forcer le feu de la blessure ?

Regarde-moi Seigneur
debout sur mon crayon,

Compte après les ans de ma ferveur
nid d'osier sur le fléau de la balance ;

Né dépouille un temps prolongé
je reste un rond solitaire ignorant ;

J'ai oublié l'effet de ma délivrance
l'épaule où se construit ta parole ;

Approche une voix brûlée d'ardeur
"s'ouvrir à l'homme" ;

Ma vie tremble une liberté sans aurore
pour réduit les yeux d'Adam.

 

 

De la prière, nul chemin où l'esprit s'embrase.

Mon appétit rien ne le comble
j'ai faim de Dieu ;

Les pierres en nos bâtisses
oublient les fleurs les ayant tenues ;

Le neuf est rongé d'ombre
l'esprit par un lait de nuit mièvre ;

Pain et travail fondent entre nos doigts
j'ai faim et frappe au verrou ;

Et nos âmes sous le joug des railleurs
rendent plus de larme que de plaisir,

Nos cris s'effilochent et rougissent
à l'orée de la clairière invisible ;

Donne-moi l'entrain de la poulie
la fonction du carré la chimère ;

J'aboucherai ma lèvre au néant
encore illuminé de ta chair,

Mon âme, je la piétinerai
pour ta parole effleurant la mienne.

 

 

Comprends, de nos deux voix, ne suis-je la plus faible ?

Yeux mal ouverts gorge qui tremble,
je tiens l’allumette pour que forêt

Monte jusqu’à tes cheveux d’automne ;
que tu portes fruits pauvr’ homme !

Sur papiers de soie je te parlerai
tandis que nous marcherons sous les étoiles,

(Ah sous les étoiles marcher et porter des fruits).

 

 

Ruine grecque en plein été. Assis, devant un portique, est-ce toi, mi-vieillard mi-enfant, farine hors de la parlure ?

A contenir la mesure de chaque chose
je veux la plus petite,

L’étalon par lequel on surprend la vie recluse
l’unité numérale,

Comme les doigts qu’on lève et qu’on plie
a-t-on jamais compté avec la main seule ?

 

 

Par ta voix au travail de la mienne, reviennent les louanges, qu'à retenir, je demeure impuissant.

Serai-je feuillage ébloui d'aperçu
orchidée subtile à la science angélique ?

Existe-t-il ce jardin où te cueillir
pure entre chants et parfums,

Guitare dont tu pinces
la chevelure ensoleillée ?

Ni exil ni blessure
le vent seul en miroir

Appelant ta venue sans fin
tel un cavalier d'or.

Librairie-Galerie Racine. 2000

Portes de l’anonymat, à l’usage d’un long voyage en Chine

 

Tu es la dernière de ta génération. Le jour, tu dors et veilles sans savoir s’il est tard.
Les bouffées blanches d’un feu d’herbes sèches traînent sur le pré. Pas un arbre ne bouge, comme impatient de fuir.
Des enfants organisent des courses et un cache-cache avec un chien qui jappe. Ce soir, le feu fumera encore. Il s’élancera droit comme un mélèze.
Qui d’autre oserait venir dans ce coin sans hiver, ni samedi, ni dimanche ?
La nuit, on t’entend vouloir mourir le cœur sec comme une souche.
Disparue la foule au sorti de l’immeuble, comme elle s’égayait dans les rues, telle une nuée de sauterelles sous les pas.
Reste l’amer et la peinture des nuages, une vie qui se faufile, coasse, barbote avec sa tête d’oiseau absorbée par le jeu du « je te vois, te vois pas. »
Dans tes yeux, nul paysage mais des éclairs de chaleur et l’impatience des vagues,
Tu tombes d’un envoûtement à un autre, sombres sous la charge d’un temps qui ne t’appelle plus.
La mémoire avec sa langue étrangère se vide elle aussi. Personne avec qui ramasser les filets, avec qui ravauder le blanc et le noir.
Chaque instant te blesse avec ses eaux profondes, et que faire du ciel et des étoiles et de l’unique chemin qui rentre en forêt et disparaît ?
Avant tu marchais dans le froid, tu espérais le soleil et les eaux sur la campagne.
La voix de nos pères te chantait à l’oreille comme un ruisseau. Plus rien sur ta page de silence.
Pourquoi la fraternité est-elle si fragile ? Ta main dans la mienne ouvre au vertige et c’est lui que j’embrasse.

 

Combien de justes ont-ils ouvert l’œil aujourd’hui ? Combien d’affligés ont-ils été consolés ? Combien d’opprimés secourus ?
Seront-ils assez nombreux pour entretenir le feu où chacun puise le mystère de sa vie ?
De grandes feuilles rousses roulent au vent telles un visage brûlé d’absence.
Est-ce lui, cet homme maigre perdu dans les étages ? Ou ce couple qui pousse un caddie,
Ou ce prêtre fidèle à l’enfant qu’il fut ? Ou ce clochard ayant vécu dix-sept vies et qui se tait, efface une à une ses pensées
Pour qu’il n’en reste qu’une, comme un soupir au milieu du désert, comme un lion assoupi au milieu de la bergerie ?
Lequel d’entre nous sera le sage sur qui va reposer tout le jour de la terre ?
Le monde s’effondrera demain. Le monde, comme un rêve impossible et les âmes aussi s’éteindront.
Mais il suffit qu’un seul repousse la mort du bout des lèvres. Seras-tu celui-là ?
Un acte, une pensée pour que s’écartent les limbes qui rongent la ville et les champs,
Pour que se déchirent les forêts d’amertume et d’impudeur. Nul spectacle en ce monde mais une circulation de particules
Qui pénètre les cœurs et réclame son lot de sang, veut un pas de plus sur le chemin, seulement un pas.
Une heure offerte à l’observation d’un arbre suffirait, ou la poursuite de la lumière sur le visage d’un passant,
Ici à Paris ou là-bas aux confins de l’Ouzbékistan. Une heure de paix suffit pour vaincre le monde.
Il n’est pas nécessaire de désespérer pour vivre.

 

 

 

à Ossip Mandelstam

Tenir le crayon pour se disperser soi-même, les yeux levés jusqu’à n’être vu que chose parmi les choses, simple écho des vents et des astres.
Éprouverai-je alors ta main à l’ouvrage aux côtés de la mienne ? Le soleil tombe sur ton front,
Ta chevelure brille. Je ne te connais pas, mais seulement ton image sur la couverture d’un livre.
Tu viens pourtant de remplir cette journée, avec la mousse verte des bords du macadam,
Paysage de l’intime, arrière-pays d’un jour faiblement contemplé. Je laissais mes enfants à l’école,
Maintenant je lis les reflets d’un goudron qui s’oublie sous la foule des pas.
Tu es de ce théâtre, toi dont je ne connais pas la voix, un dans ce théâtre ouvert et anonyme
Que je disperse avec gravité comme des braises qu’on éloigne pour que monte le dernier silence.
Je pèse l’or de ton chemin, plus profond que le repos et la mort. À quand la respiration avec ce qui fut et demeure ?
Les mains ne sont pas assez ouvertes, la parole pas assez espérante ni assez fière de la lumière et de la nuit.
Buvons, buvons ensemble, que nos empreintes gardent mémoire l’un de l’autre ! Si seulement nous étions vraiment de glaise, un parmi les rivières et le ciel,
Souples comme les insectes qui palpitent si bien avec l’univers, ou friables comme la pierre !
Non, ce n’est pas le manque mais la plénitude qui nous effraie, non pas le cri mais la parole.
La mort mène si bien d’un visage à un autre. Elle garde la résine et la sève de chacun sur ses humbles collines.
Elle porte une palpitation d’azur que je voudrais vivre à tes côtés. Remue tes lèvres encore, redis-moi le jour libre, libre à l’envie,
Nous fûmes comme la fougère et l’hirondelle, rois tandis que la nuit déferlait sur nos visages.
Sans honte, nous avons pénétré l’univers. Il est comme du pain avant que le jour ne s’illumine.
Je vais te perdre et te pleurer, toi que mes jours n’ont jamais abrité, toi plus présent en moi que tant d’autres visages.
Je referme ton livre de poèmes. La vérité est ce pleur qui lentement s’éteint contre elle.

 

 

En fin de nuit, j’aspire à la prière comme un éveillé de la terre espère après le soleil,
Après l’infini tremblement des feuilles, après l’oiseau immobile interrogeant l’univers, tel je suis en prière,
Au-delà de toute conscience, à l’extrême de l’humanité, en ce lieu où elle s’approfondit et boit le lait du vivant.
Ainsi je te parle, avec des paroles que je n’ai pas conçues ; ainsi je circule avec un peuple sur quelques brisées,
À l’écoute de la nuance, en quête de fruits et des prières qui peuplent ce monde.
À quand le cri de la louange qui est la souveraine liberté ? Patience sur le chemin des faiblesses.
Et pendant que le monde se découvre, tu travailles mon esprit pour qu’il marche vers une plus grande identité,
Qu’il se règle à la minutieuse horlogerie de tes vœux les plus secrets, qu’il se joigne aux artisans de la paix,
Puisque chacun de nos actes est plus rouge que le soleil et plus fragile que le blé.
Règle-moi, ô mon Dieu, toi seul connais ce que j’espère et sais comment m’y conjoindre !
À toi d’intervenir, dans ce laps de temps si mince où je vis, où je m’abandonne, plonge
Dans cette espèce de distraction fondamentale, dans ce temps de pure liberté où je me confie
Au plus humble et au plus fidèle d’entre nous.

 

 

à Réginald Gaillard

Le jour s’incline et j’assiste muet au spectacle, tel un grain d’ombre sous la forêt des constellations.
Un vent se mêle aux arbres immobiles. Une voiture glisse entre des champs craquelés de mauve. De quel visage disparu
Se moque un mamelon se couvrant de rose et de fausse gaîté ?
Un genévrier racle la route. La ferme se retire. Elle patientera jusqu’à l’heure de la traite,
Avec le bleu cendré de l’herbe au bord du chemin.
Le monde s’use mais nulle plainte à ses lèvres. Il boit la mort d’un long regard immobile.
J’entends les vies d’autrefois, les hommes marchant avec la même haleine et la même peine.
Les noms changent, mais la source est toujours là.
Quelque temps encore, après le cri des oiseaux dans le soir et l’aube ira se perdre sur la plaine encore fraîche.
J’apprends la continuité dans l’attente, la course d’un poème dans la pénombre d’un jour.
Une force tourne la terre vers le drap brossé des étoiles. Je voudrais l’éprouver comme les vagues de l’océan.
Il n’est pas interdit d’aimer la terre, de chercher comment elle se façonne et enracine nos esprits dans l’espace.
Un temps et l’humanité rejoindra sa demeure où brûle la lampe de la promesse.
Je chante son détachement, la beauté de ses doigts, ses épousailles avec les oiseaux et la terre.
Comme elle brille dans nos mémoires, comme elle est disponible à l’innommable !
J’apprends et j’ai soif du jour comme l’herbe au matin – voilà si peu d’heures que je vis,
Tandis que mon visage diminue et s’ouvre à l’ouvert, si proche du feu et de l’eau qui coule dans le sol.
J’écoute la nuit qui respire, le vent qui traverse les places et les rues de nos villes.
À genoux, comme les rois mages face à la noire beauté de l’étable, j’embrasse la pauvreté de nos paroles.
Dans ma main, une motte de terre. Je devine les cieux dans le murmure des dernières feuilles de l‘automne.

 

Éditions de Corlevour. 2012

 

Brèves par-dessus l’épaule de Blaise Pascal

 

Rue

 

43-

 

Sortir dans la rue et regarder le ciel, connais-tu un meilleur plaisir ? La pierre se fait plume et la montagne rose du ciel.

Et moi, enfant, vieillard, je bois la buée qui découvre le mystère des choses. Je veux à rendre grâce à cette amitié secrète qui s’est tissée entre nous.

 

« L’idée ne pense pas, me dit-elle. Fuie-la ! Préfère le jour, lui seul rugit et respire. Parfois il m’appelle. Parfois il se pense.

Parfois, il m’interroge : Veux-tu vivre avec moi, aujourd’hui ? »

 

138-

 

Les voitures se reflètent sur le mur de l’hôpital Necker. Leur visage métallique, si timide, porte la marque

De ceux qui les ont fabriquées, des bars mal éclairés, des vallons nocturnes, des joies éphémères qu’elles ont épinglées sur nos vies.

 

La rue, c’est le dedans d’une ville. L’air, le vent, le soleil y traînent comme partout, mais nos voix seules y règnent.

La rue, notre sœur, orpheline des océans et des astres, où une lumière fragile, sans fin, nous lave de nos vanités.

 

21-

 

Monter et descendre un escalier, tandis que la pensée est déjà en haut ou encore en bas.

Défaut de sommeil, me dis-je. Dans la rue, la parole perdue et celle jamais prononcée marchent ensemble.

 

Feu rouge. Battement de l’essuie-glace. Ma main se reflète sur la vitre du taxi. Bientôt la lumière de l’aéroport.

Que l’espace et la durée ne forment qu’un, je n’en ai jamais douté. C’est pourquoi le présent est si long à vivre. Tout l’univers en une seule seconde !

 

 

 

149-

 

Une goutte d’eau tombe d’une branche de sapin, prémisse d’une nuit en décembre. L’instant vécu survie entre deux longs intervalles.

Puis j’ouvre la porte, et à nouveau les objets s’immobilisent. Comme j’aimerai poursuivre le dialogue entamé avec eux !

 

De même, la ville découvre la lune et les étoiles au milieu du sommeil. Le noir descend et propose une paix nouvelle

Au milieu de ses rues. Un souffle l’étreint. Les murs des immeubles brillent comme des montagnes. Mais au matin, tout a fondu.

 

84-

 

Dans cette rue que je viens de quitter, mort, je reviendrai aussi souvent que possible, je vous le promets.

Je viendrai humer les dîners qui vous rassemblent et laissent un voile bleu sur la nuit.

 

J’écouterai vos paroles. Je serai la feuille de l’arbre en été, la goutte de pluie au rebord de la gouttière.

Et pour celui qui veut me rejoindre, qu’il s’approche, je l’interrogerai sur sa dernière distraction céleste.

 

123-

 

Les rues et les places sont le cœur de l’univers. Dans la plupart, on attend encore quelqu’un avant de chanter.

Mais rien de tel ici, en périphérie : les vaches broutent au pied de l’arbre, les naines blanches éclatent en silence. Tout leur sang est pour le cœur.

 

Et moi, simple voyageur, je recouds une à une les rues : une voiture sous un chêne, une vache couchée dans l’herbe, ou du linge sur un fil, un silence entre deux notes.

Et toi chinois, passant des hutong de Pékin, quelle rue d’images rassembles-tu ? Autrefois, des gens passaient avec un guide bleu en main. Chante pour moi désormais.

 

 

 

Visage

 

11-

 

Au matin, mon visage disparut du miroir. Le soir, ce fut autour du miroir. « Suis-je innocent ? »

Lui demandais-je. Et la justice, et mon visage et le miroir répondirent oui. Mais rien ne changea.

 

L’outrance, c’est le point de départ du travail. Puis vient la prière, un auvent provisoire pour la halte et une paillasse de jonc pour le sommeil.

Des voix d’enfants s’ébrouent dans les confins de Noël, puis l’ombre nue sur de grands arbres nus. Voilà l’unique eau qui lave de toute faute.

 

113-

 

Je voudrais apprendre les visages, reprendre une à une les leçons d’humanité si vite oubliées.

Car mes mains n’ont jamais touché la lumière ; et par les yeux, je n’ai vu que des jonques sous la lune ; depuis quand n’ai-je pas touché un homme ?

 

Puis trois jours de pluie ont recouvert le toit ; l’air est encore plein de cette peau humide ; tout se fait proche et se mêle ; et je me perds dans cette immensité.

Tant pis, je resterai là, seul, ignorant et ravi, collé contre la face du jour. Le visage d’un homme est l’horizon promis à qui touche au réel.

 

146-

 

Des paroles nous viennent par la radio et nos voix filent dans les téléphones. Le vent les écoute,

Nous dessine des visages, que le sang lèche avec entrain, et lance dans les cœurs quelques accords d’une musique nouvelle.

 

Sans cet accueil du dehors, nos visages sont une roche que la lumière hésite à toucher. Nul escalier à gravir, nulle place où se tenir. Seul y règne l’effroi.

Chaque nuit, la lampe éternelle y brûle un peu moins d’huile. Mais, la lune descend nos rues et toujours leur offre des possibilités nouvelles.

 

147-

 

Bientôt Jocelyne ne servira plus au François-Copé. Elle s’en ira vers des jours que je ne croiserai plus.

Comment son rire et sa voix survivront dans la forêt de l’imagination ? La réponse ne se fit pas attendre. La voici :

 

Perdue au fond de la scène, ses gestes familiers se perpétuent, pareils à la branche d’un oiseau qui tremble sous son poids.

Son œil, rond et vif, sans attendre a rejoint l’étoile immobile de la nuit. Elle est son visage à jamais.

 

128-

 

Odeur de paille au détour d’un chemin. Elle pénètre les songes et prépare un lit, que dis-je, une raison d’être à la mémoire.

Le chemin, lui, vibre à la chaleur du jour ; il feuillette l’index des heures en souriant. Le bonheur n’est-il pas dans l’oubli, dans la pulpe de la langue qu’il presse ?

 

Le jour lance alors une foule de reflets sur les visages, dont si peu se poseront sur des pages, puisque tout déborde.

Comment vivre sans clôture ? Toujours, nous sommes en communion les uns les autres, mais nul savoir nous le récite.

 

 

 

 

Vérité

 

 

104-

 

Au sable infertile, à la mer rose, aux chants de l’herbe ivre des vents, au soleil lion, à la lune humide qui materne inlassablement le monde !

Trop d’éclat ! Trop de lumière pour s’en tenir à soi. Je rejoins les yeux du chat qui furète, du bœuf goguenard, ou de la mouche qui s’irrite.

 

« Peux-tu redire l’avènement du réel ? » demandent-ils.  Tel en sa marche, le poème avec eux s’échappe par la grande porte. Il nous quitte sans se retourner.

Avec lui, je cherche la vérité qui chemine en chacun, cette réserve d’inconnu qui nourrit sans se laisser saisir.

 

15-

 

Toutes les copies sont originales. « La multiplicité est illusion, mais l’abondance est vérité ». Demain, tu me rediras ton secret,

Pendant que le vent frappe aux portes et que plus une ne ferme. « Cèdes-lui, dit-il, tu réapprendras le rêve.

 

Repose-toi. Prends l’initiative de ne rien faire. Redis sous forme de mantra : définition de l’âme : liberté. Définition de la liberté : amour.

Définition de l’amour : la grande nuit lumineuse. Et quand tu fermeras les paupières, l’éternité te couvrira de son manteau comme le moine No Chômei ».

 

32-

 

La libraire empaquette le livre et lui tend en silence. Il le prend, sort et le jette un peu plus loin.

« Toujours j’arrive trop tard, dit-il. Chaque fois, l’instant disparaît quand je l’approche. Me voici le fantôme de moi-même.

 

Une larme est-elle lucide ? Et le rire ? Existe-t-il seulement une grammaire de la vérité ?

Désormais, je vais me coucher sur l’humus. Sont miennes la mort, le vide, toutes ces forêts que j’agrandis en vain pour te voir »

 

 

100-

 

Peut-on avoir faim au point d’oublier sa faim ? Soif au point d’oublier sa soif ? Peut-on oublier le bonheur ? La joie ? Le feu ?

Regarde-moi ! J’aime la vie et la mort, j’aime ma femme et nos enfants,

 

J’aime la colère et le sommeil, la fatigue et la peur. Sans compter, je participe avec la fougère et le grillon à l’aboutissement d’un jour ;

À vivre au sein de la ville noire, je redis après Pascal que trop lumière éblouit mais seule que la vérité nous étonne.

 

148-

 

Je déplierai sur les vers d’un poème enfoui, une cascade fraîche que la mémoire recouvre d’un linceul.

Ce sera la nuit – une longue nuit – comme celle où l’on tourne les pages d’un roman de mille pages.

 

Les eaux de la Neva s’agiteront. Les majoliques s’attarderont devant un vitrail jusqu’à le devenir,

Non pour éluder le réel mais pour agrandir nos âmes. Elles sont le poème. Car si on hésite sur qu’est le juste, le vrai, lui, est une pièce simple et sans couture.

 

 

 

 

Terre

 

117-

 

L’heure s’allonge, fauve plein de mystère, la nuit tombe et recouvre nos paysages intérieurs.

Nous étions ici et maintenant nous voguons dans l’éternité qui se métamorphose en elle-même.

 

Y a-t-il une terre plus folle et salubre que celle-ci, où tout flamboie, des étoiles au ruisseau, et qu’un papillon survole d’une sérénité grave ?

Etoiles, étoiles, victoire sur l’opacité, pareilles à des rues qui sont la chair de nos étés, chantez avec moi la paix au milieu du vertige.

 

 

51-

 

Mon cœur résonne au matin, pour cette terre qui patiente, pour ce fleuve qui patiente, pour cette récolte en train de fleurir.

Je suis ta nuit et ta veille. Je suis le pont oublié qui dialogue avec la lune. Je suis la grammaire qui se meurt plein de promesse dans un livre oublié.

 

Quel est ton nom ? Étais-je celui-là, dans une barque endormie, dans une rue de Chine, ce livre lâché, ces yeux éblouis d’un jour éternel ?

Puis rien. Le plus obscur n’est pas le mystère mais son attente, tandis que le temps déploie sa lumière et souffle son oxygène sur nos braises.

 

99-

 

Je ne vois plus la terre, mais c’est encore à elle que le plus souvent je parle. Je crains pour la poésie que cette distance soit mortelle.

De même, quand je tends la main, je touche des objets où l’humanité s’efface et se recouvre d’une peau verte.

 

Comme la terre, la création est l’activité du fragile. Je me suis fait gardien de sa fragilité pour qu’elle nous protège.

Sur le ban de sable, la masse foliacée chante au vent les joies de la sécheresse. Tant de fragilité et de patience au milieu de la terre.

 

 

Inédits