Saïdeh Pakravan

par : Anonyme

Le matin, je cours. Dans la rue, au Luxembourg, sur les boulevards autour de chez moi, je croise des passants ou j’en dépasse, qui vont par paires ou à plusieurs. D’autres sont seuls mais souvent au téléphone. J’attrape ainsi au vol des phrases ou des bribes de phrase. Certaines m’intriguent, m’amusent, m’interpellent ou évoquent des images. Elles me donnent parfois envie de poursuivre ce qu’elles ont déclenché. Je me laisse aller au gré des mots, je me retrouve avec un poème, puis d’autres, nés de ce que j’ai entendu ce matin.

Donc, pour chaque poème, la phrase en italiques est celle que j’ai entendue, la suite ce qui s’en inspire. Une ou deux fois, le poème raconte plutôt le déroulement de la scène suivant la phrase.

Que les anges du Seigneur t’accompagnent

 

Que les anges du Seigneur t’accompagnent
Elle y croit, ma mère, au Seigneur comme aux anges
et comment s’assurer que mon avion arrivera à bon port
sinon en invoquant leur bienveillance ?
Elle sera écoutée
et quand tout à l’heure je traverserai l’Atlantique
le bruissement que j’entendrai par-delà les moteurs
sera celui des ailes de ces êtres limpides et blancs
qui nous observent
sereins
et parfois interviennent.

Nous pourrions prendre des huîtres comme entrée

 

Nous pourrions prendre des huîtres comme entrée
Avec un petit vin blanc bien frais
comme celui bu à Etretat à cette terrasse
pas loin de la mer d’où nous regardions
les mouettes s’abattre
avec des cris triomphants
sur une proie cueillie
dans l’ourlet mousseux d’une vague.

Nous étions jeunes.
Une photo nous reste de ce jour là
prise en haut des falaises
survolées par Nungesser et Coli
partant pour un voyage moins heureux que le nôtre.
 

Tu le savais, toi, que Paulo s’était trouvé une nouvelle nana ?

 

Tu le savais, toi, que Paulo s’était trouvé une nouvelle nana ?
Et Paula un nouveau mec, sans doute.
L’un, l’autre aussi, avait été quitté,
avait quitté,
pour traîner un temps
dans le no man’s land
où l’on rentre le soir
une demi-baguette à la main
à temps pour la série policière

ou avait pris un verre au bistrot
et levant les yeux
vu la nouvelle nana le nouveau mec
qui changerait le
plus jamais en encore une fois.
 

Ceux qui sont restés là-bas sont tous morts

 

Ceux qui sont restés là-bas sont tous morts
Cela est sans doute vrai de beaucoup,
de ces soldats harnachés comme des bêtes
et regardant couler leurs tripes sur le Chemin des Dames,
ou ceux équipés comme des astronautes
pour aller s’effondrer dans un ravin afghan.
D’autres embarqués pour Cythère
éblouis par des astres déjà éteints
trompés par des sirènes aux cheveux d’or.
Tous ceux aussi cinglant vers une nouvelle Amérique
et ceux, surtout, jamais partis.

De toute manière, on a toujours intérêt

 

De toute manière, on a toujours intérêt
A regarder où on met les pieds
à rappeler les gens qui laissent un message
à réfléchir avant de parler
à ne pas décider à la légère
à parler à quelqu’un qui s’y connaît
à ne pas se laisser faire
à savoir où on va
à imaginer le pire
à ne pas penser à mal
à penser aux conséquences
à fermer les yeux de temps en temps
à savoir se taire
à soigner ses dents
à mettre de l’argent de côté
à ne pas se coucher trop tard
à se lever tôt
à appeler au secours

Ca suffit, Achille ! Tu viens ici tout de suite !

 

Ca suffit, Achille ! Tu viens ici tout de suite !
Le bambin frisotté
entrant au Luxembourg
échappe à sa mère
et s’élance vers les remparts,
cherchant de tous ses yeux
le petit copain disparu depuis deux jours
derrière ces mêmes remparts
bordant l’aire de jeux.
Car rien ne le divertira,
aucune balançoire n’ira assez haut
aucune glace ne sera assez sucrée
et les petits chevaux
henniront en vain
en l’absence  de l’ami de cœur.
Où donc est-il passé,
ce Patrocle de malheur ?

Ce n’est pas parce qu’on va ailleurs que les choses vont changer

 

Ce n’est pas parce qu’on va ailleurs que les choses vont changer
je crois que c’était ça
ou bien elle a dit
ce n’est pas parce qu’on change de pays qu’on change de vie
de toute façon c’est bien vrai
demandez-moi, à moi qui change de pays
comme on change de chemise
demandez-moi depuis combien de temps
je traîne de frontière en frontière ce mal être de l’ailleurs
sur quel continent j’espère trouver l’endroit
ou je ne remplacerai pas les vieux problèmes
par d’autres
où m’accueillera la terre promise où l’on arrive sans bagages
où l’on recommence sans souvenir
où l’on n’a plus de nom

Elle ne sait vraiment rien faire

 

Elle ne sait vraiment rien faire
Rien du tout ? Vraiment ?
Ca ne peut pas être juste.
Tout le monde sait faire quelque chose.
Respirer, par exemple.
Un air plus ou moins pur
l’air du métro
ou celui d’un appartement
dont on n’ouvre pas souvent les fenêtres
et puis l’air de la forêt
du bord de mer
qui remplit les poumons
c’est vrai
tout le monde sait respirer.
Pas forcément à fond ni tout à fait bien
mais enfin, on le fait.

Et puis, il y a manger, tiens.
Elle sait sûrement manger.
D’accord, peut-être trop.
Ou peut-être au contraire est-elle une chipoteuse
une picoreuse à la fourchette indifférente.
Mais elle sait manger, c’est sûr,
sinon elle ne serait pas là.

Et elle marche, non ?
Elle trotte menu
ou elle va à grands pas
ou elle traîne la patte
ou devisant, accrochée au bras de quelqu’un,
elle s’arrête devant une vitrine puis repart.
Enfin quoi elle sait marcher.

Alors dire qu’elle ne sait rien faire
elle qui sait faire au moins tout cela
et le reste aussi bien ou aussi mal que vous et moi...
 

Pardon monsieur, vous n’auriez pas une petite pièce ?

 

Pardon monsieur, vous n’auriez pas une petite pièce ?
Couché sur un banc au jardin de l’Observatoire
la barbe hirsute, le cheveu gras,
ne fleurant ni la rose ni le lilas,
le clochard qui contemplait  le ciel se redresse

et regarde celui qui lui ressemble
qui a murmuré la petite phrase
et attend, humble, patient,
tandis que mon clochard fouille
dans d’innombrables poches
et dégotte enfin une pièce qu’il lui tend,
bon prince.
 

Les relations entre hommes et femme, le racisme ambiant, tout ça…

 

Les relations entre hommes et femme,  le racisme ambiant, tout ça…
Eh oui, notre époque n’est pas simple
elle demande un engagement
pour des causes hier encore
si peu perçues
et ce du coin de l’œil

aujourd’hui par contre
nous sommes harcelés
par ces pans de l’air du temps
qui s’enroulent autour de notre gorge
quand nous n’y prenons garde
qui tirent qui nous coupent l’air
nous obligeant un instant
à regarder sans rien conclure
et nous croire obligés de
proclamer des actes de foi
nous qui n’en avons aucune