SERGE TORRI

par : Anonyme

DEUX POEMES

Entre épices et venin rouge

 

D'abord le venin, l'obscur

Rien ne commence sans lui,

Si ce n'est la morsure

*

Dans la lézarde
Suinte une chaleur servile :
Poème, loue ton feu partout où tu te trouves !

*

Lumière brûlant les fallacieuses lumières
Sous le miroir d'un ciel d'avant le feu
L'aurore convie à reprendre sa lyre

*

Sèves et larves bouillent dans le bois
L'esprit de la délivrance que le désir somme
Est dans la hache ou le rabot
Aspiration que le coma mûrit
Comme le jour la rêverie

*

Au bord de l'oeil des pluies,
Paupières arc-en-ciel criblant ce qui s 'écrit,
La poésie se passe de l'errance préméditée
Comme de la visée obstinée

*

Hors de l'embellie
Le poème, allègre et luisant,
Patiente dans la suave humidité des creux d'appel,
Jusqu'aux  mystérieuses attenances

*

Poésie : terme de fuite ! Le pays remblaye ;
L'horizon croupissant révoque toute foi, asphyxie
Toute éclosion d'étincelle, adoucit toute bouffissure.
Les agneaux noirs ne sortiront pas de la nuit, ni ne Quitteront leur antre ; nul printemps ne gagnera la prairie.

*

Mort, ton obtus rongement est partout sève
Vénéneuse, morphine sanguine. Passé le temps
Infime, le souffle à peine ému poursuit allègre
Et martial, ton malin rougeoiement.

*

En la terre d'amour les racines flamboient.
La vérité est une touffe d'infini respirée par le ciel,
Une fleur à la tige de terre et aux étamines d'éther,
Un yoni qui salive, deviné comme il faut
Par la signature du feu

NOUS

 

                 Le vent ayant avalé d'imprévisibles oiseaux  s'est réfugié dans les mots qui   n'osent plus ouvrir la bouche . Nous, nous avons hérissé notre langue  de défense  dans la gorge du silence afin que l'angine rouge du poème mûrisse la parole sans origine, la parole d'immédiate source.

 

*

 

                Orfèvre voyant, le temps, ponctué de trous noirs,d'absences

ensoleillées râpièce la voix qui ordonne  toute ascendance céleste ou  assermente le râle d'écrire.

                Ne pactisant plus avec les pensées qui se dissipent des calamiteuses émotions, nous ne guettons, solennels, qu'en lune noire ; les codes échappant à l'esprit de l'affolante agonie générale.

 

*

 

                Pluie de suie, grésil rouge − réel acide émietté...

                L'oeil cherche la parole à laquelle nous avons voué

avec ferveur  naïve et abnégation désespérée tous nos innombrables rendez-vous de solitude. Désormais, ne pouvant plus compter que sur ce qui nous précède ou nous aspire irrésistiblement, nous allons à l'ignorance la plus vide, la bienheureuse inconnaissance.

 

*

 

                Entre les brouillons de l'éveil et les marges de la perfidie mentale, la fantasque et loufoque aliénation nous disqualifie dans la lenteur écartelée.

                Avisés que les reflets amplificateurs de notre incroyable léthargie voulant finir d' ensommeiller notre peu de soif, nous cardons notre patience, l'étrillons, pour faire de  notre coeur un ardent buisson de roses, de notre âme un pain de ciel ouvert.

 

*

 

                Faute d'être la véritable peau, l'originel visage de ce corps qui n'est qu'une lettre qu'il nous faut attiser, nous avançons notre langue d'attaque  dans la gorge du silence, afin, que le bruissement du sel écume le feu d'un autre nom.

 

*

 

                          (la soif entre deux poèmes est un désert)

 

                Le silence grésille de l'écho que midi préfigure et que minuit lui renvoie.

                C'est par l'aurore pressentie que nous avons franchie, que nous nous sommes avisés ; par la langue déprise du fouet du temps et les mots d'une autre parole que nous nous sommes verticalement édifiés pour ne plus être que chacun de nos poèmes, pour les autres tout ce que nous sommes, même quand nous ne sommes pas.

 

*

 

                Notre rythme est celui du soleil sur les eaux ; de la pierre qui fait bruire le sel de son battement ; de la mer qui oriente nos routes, nos chemins, nos sentiers muletiers jusqu'au delà des marges qui nous savent, de leurs lignes qui nous guident et ne nous guident plus....là, où nous pouvons édifier des mesures de silence immobile où croître hors du nom.

*

                Maintenant  le pas le plus sûr est celui qui se fait dans l'espoir rugueux du suivant, où de la halte définitive. Aussi, nous n'avons ni à presser le pas, ni à nous retourner, ni à rebrousser chemin, ni à nous arrêter, si ce n'est que pour mieux nous mouvoir en notre sang, nous réaccorder avec notre coeur ou avec le grand souffle universel qui nous respire.