Vu du Sud (6)

 

La poésie de Mohamed Ahmed Bennis

 

Né à Tétouan  (Nord du Maroc 1970).

Poète, traducteur et essayiste et Docteur en droit public de l’Université Mohammed V ( Rabat. Maroc)

Membre du Centre des Etudes et recherches en sciences sociales (CERSS) de Rabat et aussi de l'Union des Ecrivains du Maroc. Dès la  fin des années 80,  il publie ses poèmes  dans des revues littéraires, anthologies de la poésie arabe ainsi que des poèmes traduits en français, espagnol, catalan, suédois, hollandais… parus dans les magazines : Al-hucema (Grenade / Espagne), Rio Arga (Pamplona / Espagne), Tres Orillas (Algeciras / Espagne), Revista Internacional de Poesía (Rosario / Argentine) , Arquitrave (Bogotá / Colombie). Il est l’auteur de deux recueils de poésie : Aveugle montagne, 2006 et Remords en bas du tableau,  Egypte 2012.

Il a également contribué à des anthologies de poésie en Europe notamment à Dall'europa all'america latina passando per l'asia e l'africa, de l’écrivain hispaniste italien Emilio Coco  et à l’Anthologie(1) des Poètes Français et Marocains, sous la direction de N-E. Boucheqif, Collection Au-delà des Rives Polyglotte-C.i.c.c.a.t, Paris, 2013.

 

Fleuve éteint

 

Ce fleuve même
accroché
sur la porte du lycée
Il a eu les larmes aux yeux
en me revoyant
puis s’est penché pour m’étreindre
il me rappelle la récréation
longtemps par moi immolée
au beau milieu
de la cour pavée de nostalgie
Me rappelle les murmures
que je versais sur le cahier de ma petite amie
pour importuner le prof de maths
de vieux copains
entrant en classe avec sous les bras
leurs leçons muettes
les gémissements
qui ont coulé sur les vitres
avant de se répandre parmi les sièges sombres
me rappelle la pluie
s’introduisant dans la caserne
et dormant avec les soldats
ce fleuve même
remplit mes yeux d’amour
avant de me faire ses adieux

Le berceau de Gilgamesh

 

Et je l’ai vu
gagner
en catimini
la côte basse de l’éternité
roulant son âme
couverte d'algues
épelant ses cinq sens
à l'insu de la vie,
puis se réfugiant en haut d'une montagne bleue
qui le fait planer
au-dessus des pertes
lui ayant fleuri sous les aisselles
ou à peine
réduisant ses rêves
à l'herbe
qu'il accroche sur sa poitrine
garnie d'une nuit adamique

Dans un instant
ses vies appareilleront
vers un éveil de créatures sans défense
 

Le sanctuaire

 

Il ne suffit pas
de mourir une fois
ni d'aller à ton refuge
accompagné de basilic
Il ne suffit pas
de dire au monde :
« ôte de toi cette terre
et avance en silence
ô toi
mon autre visage »
Il ne suffit pas
de porter chaque jour le ciel
ni d'être une idole
pour conduire les poètes
de guerre en guerre
puis dormir sans chant
Il ne suffit pas
d'immoler un oiseau vert
à l'honneur des morts
Il ne suffit pas
que tu jettes la femelle
avec tes restes de nostalgie
Il ne suffit pas
de piller
tes propres rêves
Il ne suffit pas
de dire :
« Je suis mort
Je suis mort »

Traduit de l’arabe par  Abdelhadi Saïd et l’auteur

Archive de nostalgie

 

Chaque fois touchés par les vagues épuisées,
les fragments de l’âme se dissolvent.

Les montagnes avancent depuis leurs alcôves
pour lécher notre nostalgie.

L’asphalte descend à la pêche
en guise de provocation
d'une plage avalée par les bateaux des aveugles

La jungle poursuit la queue du nuage,
et s’enfuie effrayée
pour dormir en plein air.

Le conteur dit :
C'est ici que j’ai enterré l’âme de l'avion
qui a  trébuché
en transportant toute son archive.

Excès de souvenir

 

Les années que tu portes sur ton dos se sont rapidement infectées. Il te faudra une autre vie qui t'indiquera un album de photos plongé dans l'effacement d'un avenir qui n'est plus impressionnant. Tes pertes qui ont tant attendu dans des caisses mortes, te voilà en train de les faire couler en une seule fois. Les sentiments abimés s'animent devant les cheminées importées du Nord. Peut-être as-tu raté quelque chose pendant ton retour à une enfance qui fait fi de ce qui tombe sur son chemin.
Nombreux sont ceux qui ne croient pas que tu n'a jamais été convaincu des idées que leurs détenteurs ont égorgées à ton honneur (le plus amusant est qu'ils sont tombés des balcons de leurs livres sans que tu t'en soucies). Le vin confiné dans ta gorge depuis hier se heurte au dernier cours de dictée que tu as abandonné à ses blessures depuis trente ans. Mais le plus habile dans tout cela est que tu ne crois pas que ton image se réveillera un jour pour te remettre à ta place naturelle où tu regarderas d'en haut les souvenirs des autres.

Réparation du remord

 

Le vent court
vers une ombre épuisée par l'humidité.

Le lampadaire
blesse les rares nuages de septembre.

Les fragments de pluie
sont suspendus à l'immeuble depuis hier.

le port attend impatiemment un navire
dont le commandant n'est pas encore réveillé.

L'oiseau veille sur le ciel du lycée
avant l'arrivée du printemps.

Mon âme me demande :
pourquoi je ne répare pas mon remord à  l'intérieur de l'image
et m'éloigne comme une lentille aveugle ?

Traduit de l'arabe : Mohamed Miloud Gharrafi