5 poèmes

 

 

 

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(extrait de Un livre ne dit jamais tout. Editions Privat)

 

Je voudrais écrire un livre sur les reflets, sur les morceaux de verre brisé. Un livre sur les mains, les regards et les dos courbés. Il s’agirait d’un livre sur le rien et sur le tout. Je voudrais écrire un livre de mots, de parenthèses, de gestes et de silences. Un livre sur les jours qui promettent, sur les nuits qui se souviennent, sur les vies qui prolongent. Je voudrais écrire en une seule journée, sans témoin et sans vertige. Je voudrais écrire un livre sur les vivants, les ombres, les morts, les secrets et les grains de beauté. Je voudrais écrire un livre sur les femmes et les hommes qui se frôlent. Un livre sur les baisers, les lignes de vie et la légèreté des astres.  

 

 

***

 

 

« Pense à la nuit »
murmurait-elle à Chris,
allongée,
perdue
dans les herbes,

« Pense à la nuit »
lui disait-elle
large front,
gorge douce,
ventre lisse.

« Pense à la nuit Chris »,
murmurait-elle,
sans cire
et
sans fard,
une main sur un sein
l’autre à l’ombre d’elle-même,
perle rare
jetée
à la surface
d’une vie en devenir.

« Pense à la nuit Chris »
lui disait-elle,
lui, à ses côtés,
gardien silencieux
d’une étoile échouée
dans un désert
de sable et de sueur.

« Pense à la nuit »
murmurait-elle à Chris,
sereine
et lascive,
entre
faille
et
caresse,
entre
courbes
et
chaos,
prête
à se livrer
aux fêlures
de
la nuit.

 

 

***

 

 

Regarde mes mains,
ce ne sont que des mains d’homme.
Vois ces lignes
ces fêlures,
ces brisures,
ces noirceurs,
tout est là.

J’y vois tout,
j’y reconnais tout,
mes désirs,
mes vertiges,
mes aveux.

Regarde mes mains,
ce ne sont que des mains d’homme,
lavées par les pluies,
usées par le temps,
d’avoir cherché 
à retenir
esquisses
et serments.

Regarde mes mains,
ce ne sont que des mains d’homme
elles sont venues à toi.

De la peau
effleurer
l’infini
et la nacre.

Par la paume,
caresser
l’aube
et le silence . 

Regarde mes mains,
ce ne sont que des mains d’homme
qui s’ouvrent,
et se ferment,
sans savoir
quoi contenir,
préludes,
brumes
ou
poussières.

Regarde mes mains,
ce ne sont que des mains d’homme.
Que doivent-elles,
défier ou dénouer ?
dégrafer ou délier ?

 

 

***

 

 

Pourquoi ce chemin
et pas un autre ?
Pourquoi
faudrait-il
choisir
l’étroitesse
d’une fourmilière
quand
on peut
élire
l’immensité
d’un corps ? 

 

 

***

 

 

Et cette violence qui emplit nos ciels, recouvre nos fêlures, comble nos jours. Insurmontable, inénarrable. Qu’aucune vie ne parvient à éviter comme un pavé lancé contre la banquise. Ce n’est pas faute de méditer, d’étirer ses paupières. De regarder au plus haut pour retenir tout ce qui nous sépare. Ce qui nous éloigne de notre propre vie. Il ne suffit pas d’être, encore faut-il avoir le don de vivre. Passer du vide au présent. Du lointain au silence. Comme si nous attendions notre heure. Le décompte de nos atomes. La notice explicative de ces étoiles dont nous avons été arrachés. Combien de fois la violence nous contraint, nous refuse, nous mange les bras, nous supplie d’échouer dans le sommeil. Le sommeil, seulement.