3 lectures : HAWAD, Jigmé THRINLÉ GYATSO, Franck VENAILLE

 

 

 

Cette anthologie rassemble des extraits d’une vingtaine des recueils du poète et peintre touareg, dont le parcours et l’œuvre foisonnante 1 sont remarquablement analysés dans la préface de son épouse, Hélène Claudot-Hawad 2, que complète une notice bio-bibliographique.

Cible ! / Feu sur ma tête / Touareg tête / caillou tête / caillou uranium touareg / vous trouverez mille briques / du broum broum atomique / Ô houle état de l’homme vertige / cheval homme / cœur atomique / tête dans le réacteur 3 : un bouillonnement de tout l’être culminant en éruptions libératrices, telle est la furigraphie, comme on pouvait s’y attendre.

Ce mot – zardazgheneb en tamajghat  – prendra toute sa dimension si on écoute le poète dans sa langue 4. Il définit aussi sa peinture, qui libère les énergies de l’alphabet tifinagh en points, traits balafres, éclairs de couleurs, dédales d’élan vital.

Le furigraphe et furigraphiste – « furigrapheur », dit Hélène Claudot-Hawad – malaxe la souffrance, concasse l’absurde, cherche tous azimuts le passage, la mobilité, l’espace : Je vous taillerai / d’autres lisières de routes / où pas même le rêve / ne s’est aventuré 5. C’est ce qu’il nomme surnomadisme. Imprégné de sa tradition, Hawad l’approfondit et la dépasse pour se confronter de toutes ses forces au désert humain 6 et au désastre.

Être Touareg, c’est d’abord vivre dans un environnement qui structure et intègre à un univers vu comme une trame en mouvement constant : Homme dressé / petit grain / dans les vagues de sable 7.

C’est aussi faire partie d’un peuple particulièrement exposé à la violence de l’histoire, puisqu’il nomadise sur un territoire partagé entre cinq États (Algérie, Libye, Mali, Niger, Burkina Faso) et riche en ressources – dont l’épouvantable uranium. De la colonisation à la cervelle sans âme / des ordinateurs de la banque mondiale 8, il a connu l’oppression, l’humiliation, les insurrections, les massacres, l’acculturation, l’exil. Le poète a visité plus d’une prison, ses manuscrits ont été confisqués plus d’une fois, et il a même fait l’objet d’une surveillance rapprochée.

À ces écoles exigeantes, Hawad a ajouté celle des mystiques et penseurs arabes, juifs et grecs – et celle de la jeunesse soixante-huitarde. Il vit désormais en France.

Buveur de braise et haleur d’horizons, il ne cesse de passer le breuvage et le cordage aux Touaregs, aux peuples menacés, et à toi, lecteur.

Car nous sommes tous encerclés par la menace, et Hawad n’abuse pas de l’hyperbole quand il écrit, par exemple : eux qui chaussent / les sabots du chaos / eux qui foulent / toute chose au pied / eux qui passent / en traînant le cadavre / du monde 9.

Démultiplié en hallucinés solitaires – le vieil aveugle Imollen, Yasida la prostituée new-yorkaise, les poètes Kokayad et Porteur-de-la-nuit, Awjembak le forgeron, Mokha le berger, Awki le guerrier… – il nous montre qu’être vaincu est un art / qui se travaille dans la solitude / de la pénombre 10. Ne pas craindre de tomber dans l’abîme / sur l’autre bord / celui qui n’existe pas 11, c’est choisir la vie – le petit glyphe de l’alphabet tifinagh qui apparaît parfois entre deux phases furigraphiques et symbolise l’homme libre :

 

Voici la parole
et voici le point
qui s’est extirpé
du
cercle 12

 

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1. Citons Caravane de la soif (1985), Chants de la soif et de l’égarement (1987), Froissevent (1991), Buveurs de braise (1998), Haleurs d’horizons (1998), Sahara. Visions atomiques (2003), Dans la nasse (2014), Irradiés (2015). On trouvera de bonnes reproductions des œuvres graphiques sur : http://www.editions-amara.info/les-oeuvres-graphiques/#Toiles.

  2. Anthropologue, linguiste, directrice de recherches au CNRS, elle a dirigé ou publié de nombreux ouvrages sur le monde touareg. Citons Les Touaregs. Portrait en fragments (1993) ; Touaregs. Apprivoiser le désert (2002) ; ‘Éperonner le monde’. Nomadisme, cosmos et politique chez les Touaregs (2002).

  3. Houle des horizons.

  4. Entre autres vidéos, celle-ci, où on entendra France et Ténéré (le désert) : https://www.youtube.com/watch?v=wLDQG2EUKdM.

Un film, Furigraphier le vide, est né de rencontres avec des poètes touaregs.

  5. Buveurs de braise.

  6. Dans la nasse.

  7. « Vie-mémoire », in Caravane de la soif.

  8. Le coude grinçant de l’anarchie.

  9. Le goût du sel gemme.

10. Dans la nasse.

11. Irradiés.

12. Houle des horizons.

 

*

 

 

Recours au poème a déjà présenté des textes de Jigmé Thrinlé Gyatso, moine bouddhiste originaire de Vendée. Il est l’auteur, entre autres, d’une trilogie d’Arpèges* – une forme que François Bonardel qualifie de « trouvaille » - et à laquelle elle souhaite de ne jamais devenir un genre littéraire** ! Glissant sur les souffles de Bashô et Kenneth White, son exploration existentielle se poursuit en un long poème qui évoque la tranquille musicalité d’un cours d’eau.

Il suffirait de dire que ce livre réellement de poche est une de ces modestes merveilles qui d’emblée touchent le cœur – vous savez, l’endroit que l’on pointe pour se désigner –, le titre résonnant sans ego avec un dessin aux formes-couleurs délicates. On pourrait alors s’effacer devant les volutes des mots et les illustrations si vivantes de Marion Clavel, d’autant que la préface de Christophe Rocato-Tounsi et la postface de Michel Salyn sont tout aussi inspirées.   

Mais c’est pur délice de travailler pour l’auteur, tant son aspiration anime chaque vers, chaque strophe, chaque mouvement : partager l’intimité avec le simple, le vital, le nourricier, l’immense – un « ah » vient à plusieurs reprises suggérer le sans-fond de l’émerveillement et du lien. Notre chérubinique guide du Dharma nous emmène dans une balade où chatoient l’écosystème des fougères, leur longue contemplation nourrie du délectable vocabulaire botanique, l’histoire de la Terre et de la vie, la musique, la poésie, les investigations sur la nature de l’esprit et l’évidence de « l’inconcevable ».

Précisons que nous sommes là  à  l’opposé d’une facile expansion de (bonne) conscience diluant le résultat de notre absence au monde et à nous-mêmes : « la croisée de toutes les destructions ». La voie s’occupe du réel, et la vie dite intérieure est une vie totale qui engendre un irrésistible tourbillon de connaissance, de bonté et d’action juste. Elle peut être légère mais jamais light. « Devenir un homme est un art », dit Novalis. 

Or homo est l’être de l’humus que protège la fraîche présence du « poème végétal ». Et c’est grâce aux ressources d’une affection presque incroyable que l’art de Jigmé Trinlé Gyatso nous éveille à notre trésor :

 

au milieu des fougères
laisser couler
les larmes de la vie

écrire
à l’encre séminale

enseigner
avec le sang du cœur

aimer
avec le corps d’arc-en-ciel

se fondre
dans les frondes sporifères

 

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* Silencieux arpèges, Lumineux arpèges, Vibrants arpèges, auxquels il faut ajouter L’oiseau rouge et autres écrits bouddhiques, Extrêmes saisons, Le jardin de Mila, Le doigt qui montre la Voie, et un roman jeunesse, Le dragon des neiges et la montagne d’or, tous aux Éditions de l’Astronome.

**  Françoise Bonardel, préface à Silencieux arpèges.

 

*

 

 

 

“Je crois que j’ai senti très vite, étant jeune garçon, que la vie était invivable, que c’était quelque chose de trop fort, de trop présent.” La voix de Franck Venaille se fraie un chemin, s’arrête parfois, au bord de l’exténuation, et reprend, comme portée par quelque incertaine lumière au loin 1.  Le capitaine de l’angoisse animale 2 a commencé à publier il y a plus de cinquante ans :

 

mystère de la poésie qui porte en elle cet élan
cet appel de la vie
jusque dans l’arène où les hommes, bientôt, devront
mourir 

 

Ce Requiem de guerre, c’est comme s’il me l’avait lu, dans l’hôpital fantôme où j’étais lui tandis qu’il devenait une de ces apparitions venues l’effleurer – Apollinaire, Verlaine, Nerval, Baudelaire, Kafka, Brecht, Modiano, Cummings, le “rebouteux célèbre” qu’il nomme Simon Freude, et le frère humain par excellence, François Villon.

Le titre – qui évoque le War Requiem de Benjamin Britten – ne renvoie pas seulement à la guerre d’Algérie, qui a marqué l’auteur à vie. Il y a aussi la guerre contre les humbles, qu’il a défendus avec le Parti communiste. Et celle que mène la maladie, ennemi si tenace qu’il s’agit de “guérir de l’idée même de guérir”. Et l’interminable guerre interne, la guerre contre soi où “je suis l’assassin et la victime.

Après la photo d’un cheval infiniment pensif – il reviendra sous de multiples formes – une parole sort des limbes : “J’ai décidé de mourir avant de naître. Sinon c’est impossible de continuer.” En une séquence liminaire et dix sections sont brassés souvenirs, figures obsédantes, rêves, émotions, pensées intimes, échappées déconcertantes. L’essentiel, l’existentiel, l’incontournable, ce qui nous habite et nous fait. Ballet d’espaces-temps que souligne la sobre élégance des variations – page compacte, poème aux lignes espacées, alternance de vers et de paragraphes apparemment prosaïques, petits pavés de texte numérotés. 

Si le poète y affronte douleur et terreur – “Qu’est-ce qu’un corps mort ? Comment passe-t-on d’une certaine hébétude au néant absolu ? ” –  il ne fige pas dans le tragique. “Oye ! Oye ! Oye ! ”, s’écrie-t-il cocassement à plusieurs reprises, “ Zim Boum”, “Bingo ! Bingo ! Bingo ! ”. Il explore “la matière sensible / des Ten-dres”, parfois si tellurique : “Elle ! Avec la totalité de son large corps d’aide-soignante, elle me tient serré contre ses muscles, ses os, sa poitrine portée forte et apaisante.”  Il nous dit la profondeur, celle qui saisit et laisse sa trace : “Et tout autour de nous, le mystère entier, ce don des oiseaux nés ici.” “Celui qui ne craint pas de vivre dans / ce qui est plus sombre que le noir”  est aussi celui qui peut écrire : “je n’ai cessé de vous parler de mon amour de la vie”.

Ce recueil a valu à Franck Venaille le Goncourt de la poésie – il avait reçu au début de l’année le Grand Prix National de la poésie pour l’ensemble de son œuvre 3. Son art puissant et pudique rapproche de soi, des autres et du réel.

 

 

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1. Au micro d’Augustin Trapenard, https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-02-mai-2017.

2. Titre d’une anthologie parue en 1998 (Obsidiane).

3. Poésie : Papiers d'identité, PJO, 1966 ; L’Apprenti foudroyé, PJO, 1969, Ubacs, 1986, Les Écrits des Forges, 1987 ; Pourquoi tu pleures, dis pourquoi tu pleures ? Parce que le ciel est bleu... Parce que le ciel est bleu !, PJO, 1972, Atelier La Feugraie, 1984 ; Caballero Hôtel, Paris, Minuit, 1974 ; La Guerre d’Algérie, Paris, Minuit, 1978 ; Jack-to-Jack, Luneau-Ascot, 1981 ; La Procession des pénitents, Monsieur Bloom, 1983 ; Opera buffa, Paris, Imprimerie nationale, Littérature, 1989 ; La Descente de l’Escaut, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 1995 ; Tragique, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 2001 ; Hourra les morts !, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 2003 ; Algeria, Paris, Melville / Léo Scheer, 2004 ; Chaos, Paris, Mercure de France, 2007 ; Ça, Paris, Mercure de France, 2009 ; C'est à dire, Paris, Mercure de France, 2012 ; La Bataille des éperons d’or, Paris, Mercure de France, 2014.

Franck Venaille a aussi écrit des récits (La Tentation de la sainteté, Paris, Flammarion, 1985 ; La Halte belge, Portiragnes, Cadex, 1994 ; Le Tribunal des chevaux, Paris, L’arbalète-Gallimard, 2000), des études sur Pierre-Jean Jouve, Umberto Saba, Pierre Morhange, et des essais (Écrire contre le père, Jacques Brémond, 1996 ; C'est nous les modernes, Paris, Flammarion, 2010.