Alexandre Hollan & Danièle Faugeras, Quelque chose n’est

Vague de phrases
 

    rallumant
    ranimant.

 

        Poème.

 

Ainsi, respirant, reprenant silencieusement son souffle, expirant encore, un peu plus loin, la poésie de Danièle Faugeras progresse. Peu de mots, qui s'inscrivent moins sur le papier que la blancheur de celui-ci ne les laisse poindre. Mots entendus en passant, peut-être bien est-ce notre oreille qui hésite : rallumant ? ranimant ? Des liens de sens entre les deux, des chemins plus ou moins longs selon les lecteurs, des murailles pourquoi pas... Une poésie qui laisse libre de.

Un ouvrage où l'on se déplace parmi les corps comme au milieu des mots, les 11 dessins de Hollan eux mêmes sourdant d'un voile diaphane, les embruns peut-être. Chacun derrière une page de papier calque, que l'on tourne avec un sentiment d'effraction pour, à leur corps défendant, dévoiler ces Vénus pudicae dont la dernière est un beau profil de grossesse : prenant corps elle prend garde / (…) désir / de saisir (...)

Dessin qui par ce dispositif acquiert une qualité langagière, alors que le mot imprimé, lui, se matérialise.

quelle            que

 

    chose

 

n'est pas

 

rien

 

(pour peu que

 

À la faveur de cette parenthèse non refermée, le blanc s'emplit de vie, comme si le poème, à la manière de l'art de l'intaille, faisait accéder la matière au sens par le creusement du signe.

Parlons-en de ce signe. Le n'est du titre fait penser à « naît », de même que le verbe lie voisine avec lit et plus loin délire. Une écriture utilisant le potentiel poétique du jeu de mots, ce dont les analystes lacaniens font un grand usage, moins pour signifier que pour jeter dans le discours des bombes paradoxales.

Pour dire quoi ?

La présence.

La présence de... ? on ne sait. Pas de nom, ni de comtesse sortant à telle heure, pas de figure, pas de substantifs, ou très peu : au devers de la page / sa présence / alors / affluant . Poésie non-nominative où ce qui compte c'est les relations, les rapports, ce qui se lance et se tisse entre les signes. Beaucoup de pronoms sans antécédent aussi, des « lui », des « l' », des adverbes, autant d'étais qui n'ont rien d'autre que la page blanche à soutenir.

Le mot cesse d'être un voile pour, à l'aide de très peu, toucher le réel. Somme toute l'expérience en français la plus proche que je connaisse de l'esprit du haïku, bien mieux que les imitations « substantives » qui s'en réclamaient dans les années 80.

Voici un livre qui célèbre la vie par le vide entre les cellules... étant ainsi réunis n'est et naît. Un élan de vie qui est sens, qui est forme et qui circule entre les regards. Car les corps de Hollan où la caresse du fusain révèle les vergetures du papier, à l'image des mots interrogeant sans cesse leur énonciation, font de la page un miroir où c'est l'acte de voir (et d'entendre) qui est montré :

miroir à corps perdu

 

Page après page, Danièle Faugeras avance des motifs plus nets, festons / de rouille, une odeur, une déflagration. Selon sa formule présence insue poudroie, ils sont la poussière, les particules un peu plus grosses qui laissent deviner qu'un visage, ou un paysage (libre de, ai-je dit), est ici.

S'en remettant aux doigts incontinents, plutôt qu'aux fluides fauteurs de forme, la main, la confiance en la main qui conduit le tracé, trouve l'intuition du mot juste à poser. Et pourquoi ne pas lire « in-continents », ces poèmes suggérant la fin du contour, de la limite cartographiée. Ce qui ne veut pas dire la confusion.

Réflexion autant que bonheur de lecture, la langue du poète offre une représentation par le dedans de la vie, comme ces images fournies par les microscopes ou télescopes électroniques. Il n'est pas fortuit que cette écriture se manifeste au moment où les expériences scientifiques s'occupent de l'écume plutôt que du rocher :

passage d'une onde

 

sitôt entrevu

 

   éteint

 

Il faut s'exercer à lire ce presque silence, à dire le blanc, à relier le monde entier et le cœur du monde à l'adverbe furtif.