ANTHOLOGIE DE LA POESIE CREOLE HAÏTIENNE DE 1986 A NOS JOURS

 

Ce livre ouvre amplement une porte sur une littérature méconnue en France et dans toute la francophonie européenne, en général.

Mais peut-on parler de littérature quand il s’agit seulement de poésie ?

Quand Dany Laferrière, déjà doté d’un prestigieux Prix Médicis, mais pas encore Académicien français, présida la Biennale de la poésie à Liège, en 2012, il se prétendit honoré d’être reçu par des poètes. Ce n’était pas langue de bois, car, précisa Dany : « Dans mon pays, ce qui compte avant tout, c’est la poésie… et je ne suis que romancier. J’espère que votre invitation m’apportera un peu de prestige en Haïti. » Sous l’évident humour, perçait aussi une vérité culturelle, car la poésie semble reine en Haïti, comme elle pourrait redevenir reine, un peu partout, si, du moins, chacun y mettait les moyens.

Et encore, l’auteur de L’énigme du retour n’évoquait-il pas la poésie créole, à laquelle se consacre la présente anthologie. La langue créole, qui servit, au quotidien, à la résistance aux Duvalier, et qui continue son parcours d’impertinence et d’humour, sous des régimes guère plus fameux, est, ici, honorée. Le créole semble, en effet, de plus en plus respecté, répandu, écrit, lu et chanté… et cette lampe semble bruler pour la démocratie.

On aime que les anthologies soient bilingues. Non seulement parce que l’œil peut mesurer, de la page de gauche (où siège le poème originel), à la page de droite (où s’esquisse la traduction), le voyage linguistique, toujours incertain, qu’ont dû effectuer les traducteurs, mais aussi parce que, ici, en l’occurrence, la langue créole procède d’une oralité jubilatoire, que tout usager du français peut, au moins, percevoir : Ant lapli ak soleyi (entre la pluie et le soleil) / Ant domi ak je klè (entre le sommeil et la veille) (…) / Kilès mwen pi pito ? (ce que je préfère ? ) / Mon chè m pa vlè ni yonne ni lot (mon cher, je ne veux ni l’un ni l’autre /)… (Extrait d’un poème de Kettly Mars).

Je n’ai rien du spécialiste de la langue créole et je connais mal la littérature haïtienne. Je parle, donc, en amateur, en découvreur. Je ressemble au lecteur que ce livre cherche. Il m’est donc impossible de discuter le choix des poètes présentés. Mais, son processus de construction a tout pour me rassurer, puisque ce sont quatre lecteurs et traducteurs qui ont uni leurs forces : de quoi diminuer, tout de même, les partis-pris et les copinages.

Ensuite, on lira ici des extraits de trente-neuf poètes, pas moins. À l’évidence, cela ouvre un champ large même si (à l’évidence aussi), on ne peut gouter qu’une bouchée de chaque poète.

À la fin, le lecteur gourmand et bousculé sortira de cette anthologie, avec un appétit de découvertes. Cette pléthorique entreprise, loin de l’avoir saturé, le conduira à aller plus avant. Car la poésie créole d’Haïti est à la fois terrienne et envolée, militante et naïve, toujours surprenante. Un fameux livre, donc, qui en appelle d’autres, à venir.