Benoît Gréan, Caroline Coppey, Bleu jour

Bel ouvrage, qui, au moyen de papiers calques et de pages où se lit le frémissement (des rouges, des jaunes, des bleus…) arraché au silence de la couleur, réinvente, pas à pas, la danse du dire et de la forme, de la poésie et de la peinture, du trait et du signifiant.
Ont été conservées pour l’élaboration de ce livre « onze images tirées d’une suite de onze Palettes sélectionnées parmi les deux mille trois cent dix Palettes existant à ce jour », travail patient auquel s’adonne Caroline Coppey depuis 1998.
Qu’y a-t-il d’unique dans la couleur ? En quoi chaque couleur est-elle monade, petit monde fermé sur soi, sur sa résonance intime en même temps (et dans le même élan) que poreuse frontière invitant à faire que se touchent – sans qu’il soit besoin d’un seul geste pour cela – soi-même et l’autre, l’identité et le monde, le définissable et le flou… ?
En somme, en quoi la couleur est-elle tout à la fois recluse dans son unicité et ouverte sur l’ailleurs (qu’est ontologiquement le réel), sur sa symbolique, mais également sur son indéfinissable, sur le sans-contours des musiques par quoi le visible nous parvient (chuchote jusqu’à nous), et sans pause nous fuit, dans le moment même où il nous parvient ?
Ce questionnement savant, Caroline Coppey le met en scène, en lieu. Elle le met au travail, aidée pour cela par les poèmes, à la densité d’albâtre, de Benoît Gréan.
Poèmes qui, dans le prolongement exact des beaux recueils parus aux éditions Atelier de l’agneau (Mai, 2001 ; Monstres tièdes, 2003 ; Corps et riens, 2006), donnent à voir le monde, son trouble, en même temps qu’ils se refusent à lui.
En lisant l’œuvre complète de Gréan (y compris ses plus récents textes), l’on comprend combien ses poèmes, s’ils se refusent in fine au monde, en conservent la trace. Magnifique et secrète.
Le monde est l’eau de carrière des poèmes qui, tous, sont tel le gypse, l’albâtre, ou le marbre, et ainsi furent tendres au moment de leur extraction (de quel puits d’obscurité, de quel noir de la mémoire). Tendres, c’est-à-dire en proie à un secret lyrisme. C’est plus tard, bien plus tard, au moment de perdre leur eau de carrière, que les poèmes se sont solidifiés. Ont durci jusqu’à se présenter sous la forme que nous connaissons aujourd’hui. Et que donne à voir – bellement grâce aux éditions Lieux dits – Bleu jour.

 

Deux extraits :

 

Les yeux bandés
s’avancer sur un fil
palper le vide et la distance
 

amadouer de criants territoires
 

dégommer le mot cru de la chose
 

*
 

Une blancheur explose
au faîte des noirceurs
répand pigments sur
ciels premiers
 

sécrète un criant paradis
dans la douleur des
mises au monde