Cahiers étoilés d’une légende de Francesca Y. Caroutch

par : Jean Dif

A cette époque où le numérique et la laideur, l’imposture, la régression et l’hypocrisie triomphent, nous avons plus que jamais besoin de ce genre de petit livre de poche : livre magique, livre que l’on emporte avec soi, tel un « charme », en voyage.

   J’allais dire livre-joyau. C’en est un : couverture souple, brillante, lumineuse, coloris chauds, très sobre, pourtant.

   Le tableau de François Augiéras, d’une collection privée, illumine cette couverture. Il est d’une beauté, d’un mystère et d’une immense douceur.  Un adolescent guide tendrement une jeune fille, debout sur une barque des Morts. Au-dessus d’eux, un grand oiseau immaculé s’envole. Nous voici transportés au pays où les déesses ne vieillissent et ne meurent jamais, pas plus que les divins oiseaux blancs de la vision qui les protègent, dans un ciel très ancien  - ou futur, on ne sait.

   C’est un livre qui semble réalisé d’abord pour la jouissance de la  main. Elle le caresse, et ne le lâche plus. Ce sera l’ami des chevets et des tables basses, émettant ses radiations, à distance. C’est un livre qui vit, tel un petit soleil.

   C’est aussi un cri.

    L’écrin renferme une sorte d’exorcisme, tellement intense et inattendu que nous sommes quelques uns à en  être restés abasourdis. Dans sa préface aux Cahiers étoilés d’une légende, la poétesse et critique universitaire Camille Aubaude, qui publia déjà de pénétrantes études sur Caroutch, met  l’accent sur le fait que cette suite poétique, très forte, est une « surprenante fable philosophique ». Elle ajoute que l’auteur a choisi la parrhesia, le « dire-vrai » des anciens grecs ; tout ce qu’elle écrit est donc  véridique et vérifiable, avec les risques inévitables que cela comporte.

   « La beauté, c’est la vérité », disait Augiéras. Cet écrit de Caroutch est aussi vrai que ceux de son éveilleur, tracés avec le sable et le sang du désert.

 

      Ce paysan céleste
      m’apprend la religion des astres
      et son pouvoir aphrodisiaque
      ll m’apprend l’éveil
      Il  a les constellations dans la peau
      l’azur dans le sang
 

        Je compris rapidement que la poétesse, également essayiste et romancière, venait de rompre  le pacte de silence qui la liait à François Augiéras, alias Abdallah Chaamba, depuis l’époque où,  lycéenne, elle venait de publier ses premiers poèmes - poèmes qui furent d’ailleurs les artisans de l’évènement fondateur de la rencontre.

      La relation littéraire entre Caroutch et Augiéras était connue depuis ses 20 ans, puisqu’ils écrivaient tous deux dans Structure, la revue dirigée par le père de la poétesse. Dans Recours au poème, elle publia au début de 2013 un  Hommage à Lydia Claude Hartmann, son âme-sœur séfarade, depuis ses quinze ans;  elle y évoque nos débuts en poésie à tous trois, à Paris. Le nom d’Augiéras apparaît naturellement. Mais jamais aucune confidence ne franchit les lèvres de la poétesse, ni dans ce témoignage sur la vie poétique au Quartier latin, après le milieu du siècle dernier, ni dans ses textes épars sur la peinture de François Augiéras. (A ce propos, signalons le gros album Augiéras, le peintre. Editions de la différence, 2006 et deux bioraphies. Grâce  Jean Chalon, les livres d’Augiéras son réédités dans la collection « Les Cahiers rouges », aux éditions Grasset.)

        C’est la première fois que Caroutch dédie un ouvrage au visionnaire qui termina ses jours en anachorète. Sa renommée ne fait que croître, bien qu’il ait quasiment sombré dans l’oubli lorsqu’il disparut, âgé de 46 ans, en 1971.

   Ma première réaction fut la stupéfaction, car je découvrais le jardin secret de la poétesse, d’une richesse insoupçonnée. Puis je lui suggérai d’étoffer son manuscrit, dans le même style inspiré, et de le transformer en roman à clef.  En effet, le sujet s’y prêtait  admirablement.

   Fragments en prose, alternant harmonieusement avec des poèmes d’amour fou, nous font évoluer sur un damier noir et blanc correspondant à deux hommes : une âme noire, malade, victime d’une mère castratrice, et un prince du désert, un nomade fascinant comme un demi-dieu, un visionnaire qui sacralise tout ce qu’il touche.

 

    A la lisière des bois
    il réinvente des clameurs mauresques
 

   La brève trame du récit en prose et les poèmes d’amour fou alternent, imbriqués d’une manière qui en rend la lecture quasi haletante.

  Cette forme binaire s’imposait, en raison du contraste abyssal entre les deux hommes évoqués ici. D’ailleurs, les deux couples décrits ne sont pas ceux que l’on croit. L’époux de la narratrice est marié avec « la Mère Terrible », dont il est l’esclave. L’amant de la poétesse, lui, est marié avec la liberté.               

 

  De haute stature l’Elu a la santé
  des grands guerriers de jadis
  bardés de talismans

 

   Il arrive aux lecteurs de Caroutch, si discrète au sujet de sa vie privée,  de lire deux fois, d’une seule traite, son ouvrage, quitte à en savourer plus tard des fragments. Elle a réussi le tour de force consistant à réunir, dans une parfaite unité, un journal de bord, un long poème et l’histoire d’un mythe fondateur.

  Avec ce livre d’une « haute écriture », c’est avant tout  l’histoire « d’un accès à la liberté, d’une initiation », écrit Jean-Pierre Siméon. Avant, Caroutch s’effaçait derrière ses écrits. A un tournant de sa vie, il était temps qu’elle brise ses différents pactes avec le silence.

      Depuis la fin du printemps dernier, je commençais à m’inquiéter : Caroutch, introuvable, ne se manifestait plus, et nul n’avait de ses nouvelles. Son silence dura un mois et demi.  Avec la photocopie de son manuscrit gribouillé au crayon, sur de minuscules feuillets presque illisibles, je reçus ces lignes lapidaires que je reproduis, avec sa permission.  

 

    « Tombée dans un traquenard,  je reviens de l’empire des morts et d’un royaume plus effroyable encore, pire qu’une prison dans la prison. Evoquer ce drame risquerait de me faire revivre ces semaines cauchemardesques. Et l’on ne me croirait pas, tant c’est hallucinant. Je viens d’archiver le dossier, en lieu sûr. Avec ses pièces à conviction, officielles, il sera divulgué lorsque je ne serai plus là. Au delà du désespoir et de la souffrance, j’ai écrit ce petit livre en un éclair, comme sous la dictée.» 

 

   Je reconnus l’art de Caroutch, qui sut souvent transmuter l’épreuve en merveilleux, dans sa vie comme dans son œuvre. Ici, entre sordide et sublime, elle cherche et trouve l’harmonie des contraires, dans la joie, grâce à une poésie lucide et à l’amour clandestin d’un homme « venu d’ailleurs ».

  Disciple de Nietzsche, qu’Augiéras vénérait autant qu’Héraclite et Rimbaud,  Lou Andreas-Salomé affirmait : « L'art le plus haut, le plus religieux, est aussi l'art le plus tragique, car l'artiste y fait surgir la beauté de l'horreur. »

    Pourtant, aucune tristesse ni aucune rancune ne point dans l’acceptation du destin, qu’il soit funeste ou joyeux. « Magnifiques vicissitudes », disait François Augiéras. En dépit de l’atmosphère souvent sinistre de la maison où se déroule l’action, et de la situation périlleuse et ambiguë de la narratrice, la poésie transfigure tout, avec sa luminosité aveuglante.

      D’après l’auteur, cette suite poétique fut rédigée d’un seul jet, en trois semaines. Elle la portait depuis son adolescence,  certes. Mais elle affirme que sa main fut guidée, puisqu’elle écrit lentement, de coutume et médite souvent ses pages des années avant de les publier - souvent à regret.

   Dans ce récit, elle a le don de s’arracher à une atmosphère vénéneuse - qu’elle a passionnément voulue, au risque d’être vampirisée et de s’étioler.   Unique manière de retrouver celui qu’elle aime, et qui est déjà une légende. Pour accomplir cet exploit, elle a pris un risque insensé - du genre de ceux que prend l’Elu,  déjà revenu plusieurs fois du royaume des morts.

   Cette trop jeune lycéenne intransigeante haïssait les milieux littéraires parisiens foisonnant de pontes souvent pervers (à l’exception des purs comme André Breton, Bachelard et de Mandiargues, qui devinrent des proches. En outre elle correspondit quelque temps avec Pierre Reverdy, Jean Paulhan, Jean Grosjean, etc.)

   Comment cette jeune poétesse fuyant la célébrité de la capitale pouvait-elle ne pas s’éprendre du beau nomade, surhomme et barbare raffiné, menant une existence dangereuse au désert ? Avant tout, il incarne à ses yeux l’Eros de l’Esprit et la poésie elle-même.

   L’écrivain et peintre  nourri du feu d’Héraclite - jamais nommé, pas plus que le malheureux époux-   est désigné ici sous le nom de l’Elu.

 

   La résine offerte aux dieux
   brûle encore sur les galets
   comme le vif azur
   dans les tisons éteints
   Nuits mouillées de sève
    L’un dans l’autre nous rêvons
   à nos cendres mêlées plus tard
   dans l’eau vive d’une rivière

        

   Francesca Y. Caroutch eut l’excellente idée d’ajouter à ses Cahiers, une annexe, De l’oiseleur du vide aux Cahiers étoilés d’une légende. Elle a le mérite d’éclairer  le huis clos du quatuor tout en épaississant davantage leur mystère.

   Après  Soifs, publié alors qu’elle était encore lycéenne, avait paru, en 1957, une suite de 33 poèmes en prose dédiés en secret à François Augiéras - comme Les enfants de la foudre, aux éditions Rougerie en 2011. L’un d’eux est le récit à peine stylisé, d’une journée du couple au bord de la Vézère.

   Voici quelle fut la réaction de Christiane Burucoa, poète et philosophe.

 

    La jeune poétesse Yvonne Caroutch sait ce qu'est la poésie. Dans l'herbier des mots, elle sait choisir celui qui porte saveur et couleur...Un monde ambigu  et fascinant que la palette poétique nous rend en demi-teintes. "Entre deux battements de cils surgissent des mondes de légende."  Mais ces tableaux servent de support à une pensée qui s'achemine dans une direction déjà marquée. "Soumis à des rites obscurs dont la clef s'est perdue, nous évoluons  entre de perpétuels jeux de miroirs, qui renvoient nos gestes vieux de milliers d'années" nous ramène à Platon et "Nous nous croyons éveillés au cœur de notre certitude, mais nous ne sommes que des dormeurs enfouis dans des pays ensablés" aux penseurs de l'Orient. (France latine, Juillet 1958.)

                                                           

  A la fin, Caroutch cite le poète et philosophe Salah Stétié : Comme Hölderlin et Nerval, ce « passant considérable » est l’un des rares écrivains réellement « habité ».

(L’oiseau des signes. Augiéras, une trajectoire rimbaldienne. La licorne 1996.)

 

  Sachant que nous ne serons jamais que l’esquisse de notre icône, Augiéras a décidé  que celle de son âme serait parfaite. La poétesse eut cette chance rare, à peine sortie de l’enfance, de rencontrer un tel éclaireur. Nous comprenons à présent qu’il rayonne à travers toute son œuvre, l’illuminant comme une lampe, de l’intérieur.