Ce soir Neil Armstrong marchera sur la lune

Joël Bastard est poète, fermier dans le Jura, écrivain à la plume efficace et sans recul, qui en tant que poète s'essaye à des formes inédites. On n’a pas oublié chez Gallimard ses beaux recueils comme Beule ou Se dessine déjà. Son rapport à notre univers, loin d’être artificiel, passe par le concept de «Nature», aujourd’hui passablement déformé, morcelé, «bio-isé» ! On perçoit cette relation au vivant dans toute l’oeuvre. C'est le cas de ce petit livre : usant d’une prose poétique, chargée d’évocations et de non-dits en arrière-plan, il nous propose un double conte, ou plus exactement un conte à deux faces : un récit en deux partie, dont chaque face est à la fois reliée à l'autre par une sorte d'atmosphère antinomique, et cependant sans relation autre que textuelle. Je ne vais pas déflorer cette courte «bistoire», je me contenterai de dire qu'elle est temporellement à cheval sur deux événements, l'un à valeur de fait divers, l'autre d'événement universel (vu du point de vue du fait divers également). Leur seule mise en regard, en miroir, induit une réflexion qui continue de me poursuivre depuis que j'ai lu ces «compte-rendus» tournant autour d'une même seconde «où tout bascule» pour une double histoire humaine. Il y a une sorte de relation occulte et insolitement poétique, métaphysique, entre ces deux récits étrangers, étrangement lointains, l'un en Corse concernant une troupe de jeunes gens avec leurs moniteurs en camping, l'autre concernant le moment où un village, des environs sans doute, attend les premiers pas programmés de l'homme sur la Lune, en juillet 1969. Ce sont lieux infimes et faits-divers, très locaux, pourtant de la gravité qui les frappe se dégage une conscience nouvelle du fait d’être homme et de l'unité terrestre : selon quoi le hasard et la concomitance ne sauraient être des prétextes à considérer que le temps et l'espace n'entrecroisent pas leurs filets constamment, un peu comme aujourd'hui l'Internet, sur l'humanité planétaire, de manière à ce que même ceux qui ne se croient pas solidaires ou, pour le moins, reliés, découvrent qu'ils le sont au fond, quoique s'ignorant plus ou moins réciproquement, voire s’entre-asssassinant. Une façon pour Joël Bastard de rafraîchir l'idée (que tous les humains oublient un peu facilement) qu'ils sont «tous dans le même bateau». En poussant à peine plus loin la méditation, je dirais que là est la source véritable de l'écologie, qui n'a rien à voir avec des visions partielles et locales comme souvent en Europe, mais qui est cette prise de conscience d'une interrelation globale, appliquée à tout ce qui est vivant (et donc sous menace de mort en permanence). Prise de conscience destinée à nous rappeler comment il convient d'habiter cette Terre.