Christian Doumet, La donation du monde

 

Sous la forme d’un journal poétique (au sens strict, plus de vingt journées d’observation et d’écriture), le poète relate, au fil de ces quarante-trois textes (42 poèmes numérotés plus un texte à saisir comme un prolongement à la « donation »), une rencontre, un don, le don d’une  rencontre, rue Mouffetard. Bei, Chinoise croisée au marché par  le narrateur-poète.

Le miracle, c’est le « Tiens », proféré par la femme en un geste de don.

L’offrande de la grenade donne alors lieu, au fur et à mesure des jours, à des réflexions étonnantes sur la Beauté, celle d’un visage (celui de Bei), celle du fruit offert. Le poète tire parti de la « donation » pour se livrer à une véritable philosophie du geste, des origines (la langue, la culture de Bei),  de la pensée itinérante (non seulement celle qui le fait marcher au sens propre, mais encore celle qui détermine les fluctuations nombreuses du penser), de l’histoire (« le tombeau du premier empereur »)…

Bei descend rue Mouffetard

où commence la saison des grenades (1)

Au sixième jour, l’écorce fait parchemin, cuir rosé

tandis que les nuances dégénèrent en surface (5)

Quatorze jours pleins maintenant

Des heures passées sur une chaise

Regard entre le ciel de la grenade et l’autre, écran géant,

sans vraiment voir ni l’un ni l’autre (23)

Dans une volonté de parler, au-delà des anecdotes, des visions quotidiennes, de ce qui trame une vie d’écriture, de pensée, de voyage, le poète convoque une écriture nourrie de glissements, de mutations, d’elle-même [« Qui pourtant à ce point n’envierait d’écrire un « éloge du dehors »(39)].

L’on sent alors combien l’écriture de Doumet s’est imprégnée d’une poétique narrative, jonglant avec subtilité, faisant de l’interférence sa figure essentielle, puisqu’écrire rameute tant de données multiples qui s’agrègent en nous. Le travail d’un Grandmont ou d’une Ernaux me semblent, dès lors, assez voisins de cette esthétique qui maille diverses réalités pour nous les présenter, à la fois dans leur indéniable quotidienneté et leur inaltérable accès à d’autres zones de sens. « Eloge du dehors » me paraît comme l’apologue de tout le livre, comme pour les domaines littéraires visés plus haut.

Il y aurait tant à dire de la richesse de ces poèmes versifiés étrangement, en cascades (comme celles sans doute des significations), en reprises, avec ces litanies, ces échos, ces citations, ces aphorismes (« Représenter la vie entièrement nue par un seul cercle noir »).

Citant Tranströmer, Rilke, Doumet s’interroge véritablement sur les tenants et aboutissants de son propre langage poétique : à force de regard et d’intense pensée, le poète nous quitte avec une page, de toute beauté, cernant en boucle visage et grenade, y englobant la beauté du soir, et cette « lune  vient de tourner le coin d’un mur pour répondre au salut ».