Courants 505 : le vide de Philippe Jaffeux

Une série de phrases à structure identique : une principale suivie d’une subordonnée souvent introduite par les mêmes conjonctions de subordination exprimant le temps, le but, la cause, la conséquence. Remarque inutile, direz-vous, non essentielle à la construction poétique et philosophique du livre. Phrases écrites souvent au passé, autre signe, avec quelques temps au présent ou au futur qui relient souvent des contraires ou des oppositions : Des lettres réfléchies étaient éblouies par l’immaturité de sa page blanche.

Des mots récurrents comme parole, silence, voix, vide, encre, blanc… assurent l’architecture des phrases qui se juxtaposent pendant 15 sections et débute chacune par la majuscule teintée de rouge. Cela sépare les phrases et du même coup les relie. Philippe Jaffeux tente de dépasser les mots, leur surpoids dans une espèce de dire en expansion utilisant parfois des démonstrations fausses pour sortir d’un chaos établi. Il s’agit de certitudes qui semblent avoir trouvé par la raison leur apaisement, d’où l’importance des temps de la conjugaison au passé. Il est rare en poésie de trouver des affirmations, des points d’appui qui échappent au doute. Nous nous rapprochons ici de René Char qui a  parfois fait de ses poèmes un martèlement contre le mensonge et l’hypocrisie. Certes, ces « vérités » sont provisoires, elles conduisent à l’imprévisible, à l’incompréhension, à l’interrogation au retournement de situation et prennent parfois des directions imprévues et surprenantes : Son épitaphe était illisible parce qu’elle faisait l’éloge des analphabètes.

C’est une façon de s’adresser à l’envers du monde, aux parties cachées à ce que l’on n’ose pas dire parce que cela paraît commun. Ici, pas de lyrisme, des phrases d’allure banale dans leur construction et leur dire qui laissent un doute dans les affirmations et imposent une relecture, un arrêt. Livre inachevé et inachevable, tout change et tout reste en place : il y a un mystère qui s’installe à la lecture de Philippe Jaffeux par des paroles essentielles parce que matérialisées et dites sans hésitation.

Et cependant, ce livre nous précipite dans un vide, un gouffre de pensées, un sentiment d’inquiétude qui parfois tourne au rire, à l’incompréhension voire à une échappatoire. Ecriture sans image qui crée des images sans cesse mouvantes s’interpénétrant, se bousculant dans une harmonie qui fonde et nous libère d’un langage clos pour nous laisser dans l’infini de la langue celle à continuer de découvrir, d’agencer, de composer, bref la langue du poète, celle qui est miroir à qui sait regarder et écouter. En  fait, c’est la régularité des phrases qui nous espace qui décloisonne qui nous libère de nous.

Il se risqua enfin à être un autre à l’instant où il renonça à être lui-même. 

Son silence était un obstacle qu’il surmontait grâce à des lettres qui faisaient appel à sa parole. 

L’encre noircit le papier afin d’éteindre un alphabet qui brûle nos voix invisibles.