Croquis-démolition de P. Cottron-Daubigné

par : Marie Huot

Sous ce titre un peu énigmatique, voici les pages d’un livre extraordinaire.

Extraordinaire dans les deux sens du terme.

Pour le sujet même du livre : la fermeture d’une usine et pour l’écriture de Patricia Cottron-Daubigné.

Elle raconte ici, comment les hommes perdent leur travail et ce que cela creuse dans leur vie, dans leur parole aussi.

Elle, fille et compagne d’ouvriers voudrait être leur porte parole : « Vous allez faire un livre ? » Ils espèrent, ils voudraient. Ils savent ce que font les livres aux hommes…devant leurs machines me demandent un livre, espèrent les mots, ce qui resterait d’eux et de l’usine, tant d’années, après, une trace quand ici tout serait fini.

Utilisant tout à la fois la parole des hommes au travail et leur mémoire, leurs slogans, l’auteur construit son texte en petites séquences toutes plus saisissantes les unes que les autres.

L’attention au choix des mots est déterminante aussi bien dans la composition du texte que dans le discours rapporté des patrons.

 Il faudrait prendre le temps de regarder les mots. Tous les mots ici comptent, pèsent, et l’auteur s’en sert comme les hommes de leurs outils. Ils sont affûtés, précis, sentent la graisse et font du bruit, et vous claquent au visage avec toute leur violence, leur poids de chagrin.

Je dirai usine pour la vérité du bruit dans le mot, du cambouis du goudron dans le mot et jusque sous les ongles, entreprise on doit dire, ça ferait moins de machines à répétition, on serait pris entre soi consentants et propres….n’entreprennent pas les ouvriers ils font.

L’envie me vient de citer le livre page après page tant partout où se posent mes yeux mon coeur est soulevé d’émotion, de colère et d’envie de partager ce livre avec tous.

Il y a cette scène, jamais vue dans les médias, jamais entendue, et qui pourtant en dit plus que tout sur ce qui arrive à ces hommes : ce tapis de bleus de travail, tapis rouge inversé d’une limousine noire à un bureau, sur lequel le patron a marché, lui le patron, celui qui décidait la fermeture et les mesures autour, et les bénéfices toujours, avait dû marcher sur les bleus de travail, marcher, écraser les ouvriers sous leur regard...Existe-t-il une ivresse si luxueuse qu’elle permette d’oublier qu’on a marché sur le corps des hommes ?

Il y a le chagrin de ceux qui voient leur vie empoignée et jetée ailleurs dans l’inconnu, le vide, le rien.

Elle dit ils en ont gros sur le coeur de l’injustice qui n’a pas de mots, pas de lieu, rien qu’un corps à épuiser et c’est cela qui nous vient aussi, dès les premières pages, nous en avons gros sur le coeur.

 Il faudrait dire encore tant de choses sur ce livre magnifique, la place des femmes, des enfants, la tristesse dressée à l’intérieur des hommes comme l’épouvantail qu’ils sont devenus chacun, depuis que les outils leurs ont été arrachés.

Patricia Cottron Daubigné a écrit un livre extrêmement émouvant.

Pour dire ce qui est quand tout son monde bascule, quand on engloutit des vies de labeur pour les profits de quelques uns.

Il faut lire ce livre, il est rare et presque inespéré en ces temps de démolitions de toutes sortes.

Souvent je me questionne, comment faire pour que la poésie, à nouveau, s’empare du monde, de ses abjections, de ses douleurs, comment témoigner de cela, qui brise les hommes, du mal qui leur est fait ?

Le texte de Patricia Cottron-Daubigné est si beau, si courageux, il nous prouve que la poésie peut rendre parole aux démunis, aux écrasés, à la colère.

Qu’elle en soit ici remerciée.