Denis Emorine, "De toute éternité"

Le poète Emorine fait paraitre De toute éternité aux éditions Le Nouvel Athanor, des poèmes dédiés à l'être aimé. C'est dire si l'être aimé, à l'Athanor, doit relever d'un sens chevaleresque. L'amour courtois renvoyait à la femme comme une mise à l'épreuve de la perfection du chevalier. La femme, c'était bien sur la désirée, mais à travers elle l'âme ouvreuse du chemin obscur et loyal de l'homme à cheval, le conduisant à la réalisation de soi. Etre aimé, Athanor, le livre paraît dans le lieu juste.
De toute éternité s'ouvre par ce poème :

 

De tout temps,
Je savais qu'un jour
Je parviendrais près de toi
Et
Que mon amour n'aurait pas de fin.
Que je m'ensablerais au fond de tes rivages
Avec ma tête dormante au creux de tes bras.

De tout temps
Je ressusciterais l'empreinte de tes pas
Enfouis en moi.
Si près de la mort que je serais
Mes yeux n'auraient d'autre fin que toi.

De tout temps
Je saurais arracher à l'ombre
Ce cri d'amour qui n'est que silence
A l'égard du monde.

Si près des mots que je sois
aucun ne ressemble à ceux
Qui me conduisent vers toi

 

La poésie d'Emorine relève de ce que le poème peut porter d'alchimique. Le poète, dans sa forêt sombre, la torche du langage à la main, cherche le chemin vers sa dame. Il sait que ce langage est illusion, qu'il ne faut pas tomber en amour devant les mots, sans quoi on reste sur le seuil de la réalisation de l'œuvre d'une vie d'homme :

 

Tu peux entrer sans frapper
Sans même regarder autour de toi
La porte a disparu
Avec la tentation de vivre

 

Sans quoi on est poète, c'est à dire une image sociale, et aujourd'hui dévaluée. Mais il sait aussi que cet ermite cherchant un homme à la lueur de son front peut dépasser la langue grâce à la femme :

 

J'ai aimé mourir dans tes bras
Même si je ne l'ai jamais révélé

A la lumière d'un jour
Parjure

 

Nous sommes, dans cette poétique d'un autre âge, c'est à dire d'un âge où l'avenir du monde prend sa source aux anciennes conquêtes de l'homme contre les impermanences nihilistes du temps présent, avec la matière de Bretagne alliée à la conscience des hommes de foi. Lorsqu'Emorine dit : Je suis venu à ta rencontre/Lorsque tu n'étais pas là, et, J'avance parfois les yeux fermés/Pour mieux me diriger/Vers toi, nous avons là un écho de ce que révélait Patrice de La tour du Pin à son ami Anne de Biéville : "Savais-tu que "Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé" de Pascal se trouve textuellement dans le Traité d'Amour de Dieu de St Bernard : je cite (ch x) : "Si vous êtes bon, Seigneur, à l'âme qui vous cherche, qu'êtes-vous donc pour celle qui vous trouve - mais il y a ceci d'admirable que personne ne vous puisse chercher sans vous avoir d'abord trouvé".
La passion du poète pour l'être aimé tient du murmure extatique de Jean de la Croix. Jean de la Croix était-il poète ? Il avait dépassé ce rôle. Bien sur, nous pouvons lire ce livre comme un chant d'amour envers une femme, et c'est alors un chant universel qui s'adresse à chacun d'entre nous. C'est le degré premier. Mais il y a autre chose, qui s'appuie sur le désespoir pour mieux chanter sa joie :

 

Mon amour
Il fallait le dire enfin
Le proclamer peut-être
Murmurer la prière des jours enfuis
Trop tôt.
Je ne sais plus m'abreuver à la source des mots
Lorsque tu te détournes de moi
Je crispe les mains
Sur des mots
Qui ne signifient rien
Sans toi

 

On ne peut pas être plus clair, ni s'exprimer plus simplement pour dire une relation d'obscur à la lumière.
Comme un leitmotiv discret, Emorine chuchote que "les mots à venir/s'effacent en te voyant". Lorsque les mots meurent ainsi à l'apparition de l'être aimé, lorsque le poète en perd la parole, alors nous sommes dans un lieu cherchant à travers l'homme à porter une autre connaissance à l'esprit du monde.
On perd la parole quand on perd le mental au profit du spirituel, c'est à dire d'une compréhension d'abord indicible des évènements, hors de la ligne orthonormée dans laquelle nous vivons, cheptel, désormais.
Tu perds la parole quand une autre connaissance frappe à ta porte, t'habite déjà afin que tu puisses t'exprimer selon son existence.
Tu perds la parole pour apprendre à parler l'impensable.
Et c'est là l'expérience d'Emorine, qu'il dépasse par des mots simples et universels, conjurant le totalitarisme social en règne depuis la nuit du monde. N'est-ce pas au poète, maintenant et ici, dans le cours de ce temps du reflux, remontant vers ses sources, de cesser, composant le Poème, de se croire poète ? 

Crois-moi

 

Crois-moi
Je saurai La détourner de toi
Je prendrai ta place
Il y a des siècles
Que je suis prêt.
J'ai failli oublier Son nom
Bien des fois
Même si Elle ne m'a jamais quitté
Depuis que je suis né.

Elle a supprimé tous ceux que j'aime
Je tremble en prononçant leurs noms.

Les mains en sang
J'ai effacé le tien
Rouge est ma haine mon amour
Depuis si longtemps je t'appartiens
De toute éternité
 

Prends ma main

 

Prends ma main
Et ne la lâche plus mon amour
Je suis fatigué de vaciller devant la vie
Un jour
Je disparaîtrai devant tes yeux
Mais où que je sois
Je garderai les yeux ouverts

A mi-voix
Je chanterai
La chanson des siècles
Que rien n'abolira

Je reviendrai de l'autre côté du monde

 

Je reviendrai de l'autre côté du monde
Pour te contempler encore une fois.
Il me suffira d'étendre le bras
Vers toi
Pour prendre mon envol dans la nuée
Des mots.
Du moins j'aimerais le croire
Encore une fois
Mais j'enlacerai seulement une poignée
De terre
Un fragment de rêve
ou une parcelle d'illusion

Les mots ne me répondront plus
Ils ne regarderont plus dans ma direction
Comme à l'accoutumée
J'aurai beau claquer des doigts pour attirer
Leur attention
Les implorer d'une voix douce
Le monde cessera de répondre à mon attente