Des milliers d'arbres solitaires, Abbas Kiarostami

 

Les œuvres poétiques complètes du cinéaste persan, réunies et traduites par les Editions Po&psy, ne manquent pas de susciter la fascination d'une rencontre exclusive avec le Verbe. Et qui, mieux que la lune, saurait ouvrir le bal de ce recueil raffiné ? Car c'est avec elle que nous pénétrons le monde délicat du poète, qui fait honneur à l'astre des nuits à l'instar d'une compagne fidèle. « Comme je sortais de la maison, il y avait moi, et la lune » déclare-t-il, comme enchanté par le disque de la déesse Makh qui « se baignait, loin des regards », offrant à sa vue le plus précieux des spectacles. Suivie par la neige, sa blanche sœur, l'enfant, le messager et l'arbre, elle est le premier symbole d'un majestueux et archétypique cortège. 

Le haiku de Bashô s'y marie à l'âme persane d'un Rûmi, donnant ainsi naissance à cette magnifique fille aînée qu'est l'oeuvre de Kiarostami. Tandis que le rêve déploie ses secrets sous l'auspice des plus beaux cauchemars, un « soldat décapité » nous apparaît avant de se dissiper dans les brumes de la mémoire - candeur joyeuse du regard contemplatif. Lorsque le corps, au soir, s'endort, la vie poétique reprend son cours, et c'est alors que renaît au monde une vision nouvelle, teintée d'éphémère : « Au point du jour, mon poème a fané, au lever du soleil, mon poème a passé ». A la faveur d'un mot, au détour d'une page, l'art de Kiarostami égrène les instants comme autant de grains de sable dans un désert océanique.

A « sept heures moins sept », « avec le vent », hurle « un loup aux aguets », pour laisser place à ces œuvres complètes en trois actes à l'esthétique soignée, où le quotidien se mue en merveilleux, suspendu à l'éternité par le fil fragile des mots. « Le chien errant remue la queue pour le passant aveugle », passants que nous sommes tous, distraits et rappelés à prêter attention aux signes discrets de l'existence – à ces innombrables trésors que nous laissons se faner sans regrets sous le joug de l'habitude. Car la poésie, pour Kiarostami, si elle est havre de paix et refuge, n'en reste pas moins une véritable manière d'être au monde."