Eugenio De Signoribus

O Toi, habitant du village mondial, je m'adresse à toi à la romaine, par le tu citoyen, toi dont les épaules supportent la charge de l'impuissance, de l'à quoi bon et du renoncement délavé à la teinture des fêtes mondiales, des rendez-vous spectaculaires et du commerce divertissant. Tes épaules sont les épaules du monde. Tes yeux saturés par l'hypnose des évènements sanglants sur lesquels tu ne peux rien, tes yeux sont les yeux de la terre. Ton cœur transgénique est le cœur des peuples de l'après-monde. Celui des transhumains. Mais ta langue, citoyen, ta langue, que peut-elle ? Ta langue a-t-elle encore la force de chanter d'autres chants que ceux du désastre low-cost ?

Un grand poète est là. Sa langue est haute. Sa vision claire. Il se nomme Eugenio De Signoribus. Il est italien. L'Italie des Marches. Invitée dans un colloque universitaire consacré à la poésie française, j'ai conversé avec l'un des éminents professeurs dont la communication m'avait vivement parlée. A l'évocation du chef d'œuvre de Signoribus publié en France, Ronde des convers, j'ai lu l'interrogation sur le visage de mon interlocuteur. Il ne connaissait pas. La poésie ? Une matière d'étude universitaire. Mais pas un actif du vivant. Réclusion fatale au soin de l'être, au soin de l'homme. Contradiction terrible consistant à, littéralement, donner des leçons à partir des œuvres du passé, et éviter le présent capital, l'intérêt pour ce qui se joue ici, maintenant, pour l'espèce humaine.

Cette condition dans laquelle on tient le poème en France est l'état en réalité dans lequel on tient la langue, le propre de notre possible le plus manifeste, le plus subtil aussi, le plus fragile sans doute, le plus complexe, le plus digne d'attention.

Eugenio De Signoribus est vivant. Il est là, près de nous, dans les Marches. Héritier des plus grands. De Celan. D'Hölderlin. De Dante transposé à la condition historique de la langue qui est la notre aujourd'hui.

Ronde des convers est un livre rare. Composée de 7 parties, entre 1999 et 2004, c'est à dire au moment du passage au troisième millénaire, dans ce creuset du basculement symbolique de l'ère humaine après Jésus-Christ, cette ronde "offre les images et les paroles des convers" comme le dit Martin Rueff, traducteur et auteur d’une postface de l'ouvrage, avant d'ajouter "ce à quoi le convers est appelé à se convertir c'est à la pureté de la vie nue, à l'exposition même de sa nudité. La "ronde" désigne l'ensemble des humains pris dans leur voyage. (...) La ronde offre alors l'image de la communauté décentrée, vouée aux terres "démantelées" ; elle indique, sans tonitruance, une politique à venir : un lien choisi, délibéré, mains tendues et mains jointes".

Les convers, ce sont les hommes, les femmes, les enfants de ce temps, nous autres errants, provenants, dans un monde ayant tant décentré l'humain de sa mesure à regard d'homme. Notre ronde pourrait être celle tournée vers le visage de la langue nue, c'est à la dire de la conscience ontologique sans illusion insane, sans renoncement à la confrontation avec la violence contre les peuples, avec la détresse. La ronde est ce mouvement vers le nu de la langue après les désastres successifs qui décousent l'intérieur de l'humanité. Le nu de la langue, c'est à dire l'essence de la conscience continuant son voyage à travers la grande aventure de l'homme.

Prémisse

dans le soir pèlerin
qui destine à une table ou à une prière
ou à une parole défilante
c'est moi qui crie, peut-être,

dans le néon oscillant, dans le pouls
de la vie manifestante
qui ne sait pas se dénuder
par-dessus la peine de l'état présent

dans ma réserve ferme
s'enfonce le cri que j'élève,
le cri qui, peut-être, est aussi le mien
et, en offrande, je gargouille avant la détonation

extrait de Ronde des convers, traduit de l'italien par Martin Rueff
 

Premessa

nella viandante sera
che destina a una mensa o a une preghiera
o a una sfilante parola
io, forse, grido

nell'oscillante neon, nel pulsare
dell'esternante vita
che non si sa snudare
sopra la pena del presente stato

nel mio fermo riserbo
affonda il grido che alzo,
il grido che forse, è anche mio
e in offerta gorgoglio prima del boato

 

Promesse

tout le mal que je peux supporter
est cousu dans les poches les plus intérieures

donne-moi le tien aussi, donne-moi
ce qui transparaît de ton visage...

je marche à tes côtés, je serai là
quand tu me perdras de vue

à ta fête je ne serai pas attendu :
je le supporterai tant que j'aurai une maison

nul autre refuge
pour qui est cousu au soi intérieur.

 

extrait de Ronde des convers, traduction de Martin Rueff

 

Promessa

tutto il male che posso sopportare
è cucito nelle più interne tasche

dammi anche il tuo, dammi
cio che dal tuo volto traspare...

ti cammino accanto, ci saro
quando mi perderai di vista

non saro aspettato alla tua festa :
lo sopportero finché avro casa

altro ricovero non c'è
per chi è cucito nell'interno sé.